29 avril 2008

1968 en Pologne : (3) Les questions

Peut-on parler d’un antisémitisme généralisé en Pologne en 1968 ?

La victoire fulgurante d'Israël sur les Arabes à l'issue de la "guerre des Six jours", en juin 1967, provoque en Pologne, en particulier auprès de la jeunesse, une réaction spontanée de sympathie et d'admiration. Les Soviétiques, favorables aux Arabes, font aussitôt comprendre à Varsovie que ces manifestations pro-israéliennes ne valent rien à l'amitié avec l'URSS. Sous couvert de lutte contre le sionisme - une notion étrangère à l'immense majorité des Polonais - une vaste campagne d'antisémitisme touche surtout les juifs qui occupent des postes élevés dans l'appareil du pouvoir. La police politique, est naturellement mobilisée dans l'entreprise : un service est créé pour suivre les questions "sionistes" et alimenter la campagne de dénigrement en multipliant dans la presse polonaise libelles, enquêtes et pseudo-études pour démontrer l'implication des juifs dans le stalinisme, le revanchisme ouest-allemand, l'impérialisme et même le nazisme. Cette campagne s'adresse délibérément à l'instinct national des Polonais, façonné par des siècles de coexistence quelquefois difficile avec les juifs, notamment sous l'occupation étrangère et donc dans la rivalité. Mais ce contentieux historique n'a aucune raison de se raviver plus de 20 ans après la fin de la guerre, alors que 3 millions de juifs de Pologne ont péri dans l'Holocauste et que nombre de survivants, terrifiés par le pogrom de Kielce, ont quitté la Pologne dans l'immédiat après-guerre. Dans les années d’après-guerre, jusqu’en 1947, un grand nombre de juifs ont quitté le pays illégalement, c’est pourquoi nous n’avons que des données approximatives, qui vont bien au-delà de 100 000 personnes. La vague d’octobre des années 1956-1960 englobait 47 000 juifs. Celle de 1949-1950, 30 000 juifs. Ce n’est donc pas le nombre qui prédomine dans l’émigration de mars 1968, mais le fait qu’elle concernait une bonne moitié des juifs habitant alors en Pologne. Dans la population polonaise survit, il est vrai, un fond de ressentiment envers les juifs, lié sans doute autant à leurs liens avec le communisme qu'à une animosité séculaire. Les juifs formaient en effet une bonne moitié du Parti communiste clandestin d'avant-guerre - perçu comme une officine soviétique - mais avaient surtout, comme en Tchécoslovaquie ou en Roumanie, fourni les cadres du nouveau régime. Nombreux dans les administrations du commerce extérieur, des Affaires Etrangères, mais aussi dans l'appareil de sécurité, y compris aux plus hauts niveaux, les Juifs étaient quelquefois associés aux pires années du stalinisme, servant après-coup de boucs émissaires commodes. Les milieux ouvriers et l'intelligentsia sont moins sujets à la fièvre antisémite que le pouvoir tente de susciter. Le Professeur Baumann, juif, une des principales victimes du déchaînement de 1968, cite le comportement émouvant à son égard de ses voisins, une famille d'ouvriers : "Les ouvriers polonais ne sont pas des antisémites, l'intelligentsia également en est éloignée. Le régime s'appuie exclusivement sur l'antisémitisme de la nouvelle bourgeoisie". Ce sentiment est depuis longtemps activement encouragé par Moscou : déjà en 1956 Khrouchtchev trouvait excessif le nombre de juifs dans l'appareil de direction du PZPR, un phénomène qu'il comparait à un "virus". A Varsovie, l'ambassade propageait ces vues en recommandant aux communistes polonais la "régulation des cadres" par élimination de l'"excédent de juifs". Malgré ces pressions, il ne s'était pas produit en Pologne, jusqu'en 1967, d'épuration antisémite véritable, à l'exception de la purge larvée entreprise dans l'appareil de sécurité par les "partisans" après 1959.

Même au sein du PZPR, la crise de mars 1968 a produit ses effets dans les plus hautes sphères du pouvoir. La direction du Parti est touchée lorsque, le 9 avril, Ochab, le vieux communiste sans états d'âme qui avait permis la transition pacifique de 1956, démissionne de ses fonctions de membre du Bureau Politique et de président du conseil de l'Etat. "En tant que Polonais et communiste", écrit-il dans une lettre au Bureau Politique, "je proteste avec indignation contre le déchaînement antisémite organisé par différentes forces obscures". Le ministre des Affaires Etrangères, Rapacki, une des personnalités les plus estimables de l'équipe dirigeante, abandonne carrément son poste en signe de protestation et de dégoût.

[Gomułka]

Quelles conséquences a eu cette crise antisémite ?

La vague d’émigration de mars 1968 n’est pas la plus importante en nombre depuis l’après-guerre, mais elle est celle qui a le plus marqué les esprits. Les pouvoirs de la république populaire de Pologne ont vidé le pays d’un immense capital intellectuel. Ils ont provoqué une véritable fuite des cerveaux. D’après le rapport du Ministère des Affaires Intérieures (MSW) de l’automne 1969, des demandes d’émigration avaient été déposées par 500 chercheurs scientifiques, dont des personnalités de renom du monde de la science. La physique nucléaire, par exemple, a été pratiquement vidée de ses cadres. Ce à quoi il faut ajouter 200 journalistes, 60 employés de la presse et de la télé, une centaine de musiciens, autant de plasticiens et d’acteurs, dont une grande partie du Théâtre Juif, entre autres Ida Kaminska, et 26 réalisateurs de films. Difficile d’estimer les pertes que la Pologne a subies quand on sait que le pourcentage des gens diplômés parmi les émigrés était huit fois supérieur à la moyenne nationale du pays.

La perte de vitalité de la communauté juive a aussi été considérable, et dans de nombreux centres actifs jusque-là, la vie juive s’est éteinte complètement. Mais qualifier ce mouvement d’émigration de « vague d’émigration juive » est trompeur. Cette vague a été non seulement la plus cultivée mais aussi la plus polonaise de toutes les vagues d’émigration juives de Pologne. Elle a englobé des gens complètement assimilés, en somme plutôt des Polonais d’origine juive que des juifs. "Ces juifs avaient été élevés dans la culture polonaise", écrit à leur propos Aleksander Hertz, "ils se considéraient comme polonais. En quittant la Pologne, ils emportaient avec eux des livres polonais (...). Mais ils durent déclarer qu'ils n'étaient pas polonais. Pour la plupart d'entre eux, ce fut très douloureux et humiliant". On comprend d’ailleurs que c’est dans ce milieu que l’on trouve souvent les attaques les plus sévères contre la Pologne, comme le montrent les ouvrages controversés du sociologue Jan T. Gross. Surtout, ces événements vont faire perdurer le stéréotype d’un pays antisémite et rejeter un peu plus la Pologne loin de l’Occident, à la grande satisfaction de Moscou.

Les historiens pensent aujourd’hui qu’il est très probable que Moscou ait joué un rôle important dans cette crise antisémite, quitte à laisser faire les « partisans » de Moczar – pour un temps en tout cas puisque ceux-ci seront rapidement écartés par la suite du pouvoir. C’est ce qui expliquerait aussi pourquoi Gomułka, qui n'a jamais fait montre de sentiments antisémites - sa femme était juive - s'est laissé entraîner dans une aventure politique susceptible de ternir son prestige sans guère rapporter de dividendes.

Quel bilan pour les étudiants ?

L'épuration a vidé le Parti des éléments les plus libéraux et révisionnistes et la répression a porté un coup d'arrêt à la fermentation politique en cours, que l'effet de contagion du "printemps de Prague" avait accélérée.

Mais dans le camp étudiant, les trois semaines de fièvre ont été une extraordinaire école d'initiation à la politique. Tous les grands centres universitaires du pays ont été saisis d'une sorte de frénésie de la discussion, du débat d'idées. Portés par le climat d'espoir engendré par le "printemps de Prague", les étudiants et leurs professeurs ont pu voir dans leur démarche l'amorce d'un processus démocratique similaire en Pologne. Des dizaines de résolutions, d'appels et de textes divers ont été rédigés, débattus, contestés, puis finalement adoptés, depuis l'appel à la libération des deux étudiants exclus de l'Université jusqu'à des analyses pénétrantes de la situation économique du pays. A y regarder de plus près, cette production révèle un intéressant phénomène de maturation : au début, les étudiants jugeaient des événements - les brutalités policières - et formulaient des revendications limitées - la libération de leurs camarades emprisonnés. A la fin, ils formulent une critique de fond sur l'ensemble du système et exigent de jouir de toutes les libertés dont ils sont privés. Entre-temps, ils ont fait connaissance avec toutes les vilenies de ce système, qui vont bien au-delà de la sauvagerie policière : la propagande et la désinformation, l'exploitation de l'antisémitisme, le délit d'opinion, les arrestations et la prison.

Cette révolte étudiante revêt une dimension ironiquement exemplaire en ce que ceux qui en ont pris la tête sont de purs produits du système communiste, pénétrés des idéaux de justice sociale et d'égalitarisme qui le fondent, et d'autant plus révoltés par son échec. Elle comporte également une dimension désespérée : en dépit des appels pathétiques à la classe ouvrière, celle-ci ne bougera guère.

Pour toute une génération de la jeunesse", conclut l'historien dissident Andrzej Albert, "mars devint une épreuve douloureuse démontrant que le socialisme en Pologne n'avait pas un visage humain. Mars 1968 laisse cependant à cette génération un grand capital d'expérience politique ainsi que sa propre légende d'une bataille perdue, mais aussi d'une lutte inachevée, et peut-être même seulement à son début, contre l'arbitraire totalitaire communiste".

Par Arnaud LEONARD, professeur d’histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie.


Les autres épisodes :

  1. Contexte et acteurs
  2. Chronologie des évènements
  3. Les questions
  4. Sources, liens, images et sons

1968 en Pologne : (2) Chronologie des évènements

30 janvier 1968 : « Affaire des Aïeux ». Les représentations de la pièce d’Adam Mickiewicz, génie de la littérature polonaise du 19ème siècle, Les Aïeux, sont suspendues : les passages anti-russes sont trop applaudis par les étudiants. Grande manifestation au pied de la statue du poète, au centre de Varsovie, aux cris de "Nous voulons la culture sans la censure !" ("Chcemy kultury bez cenzury !") suivie d’une forte répression parmi les étudiants : 8 d'entre eux, choisis parce que juifs ou fils de dignitaires du régime pris pour cibles par les "partisans", se voient aussitôt infliger de lourdes amendes, tandis que des procédures disciplinaires sont engagées contre les étudiants. [photo : la statue de Mickiewicz à Varsovie, source]

1er février : début d'une pétition contre la censure de la pièce de Mickiewicz.

16 février : 3 145 signatures sont remises au président du Parlement.

29 février : à Varsovie, se tient une réunion extraordinaire de l'Union des Ecrivains. La question de l'antisémitisme montant est fréquemment évoquée : Jasienica donne lecture des tracts antisémites qui circulent, notamment à l'Université. "Ce que nous avons aujourd'hui n'a rien à voir avec le socialisme ni avec le marxisme", tranche le philosophe marxiste Kołakowski, tandis que Kisielewski qualifie le régime de "dictature des ignorants".

4 mars : deux étudiants juifs, Michnik et Szlajfer, sont exclus définitivement de l’Université.

8 mars : meeting devant l’université de Varsovie et distribution de tracts citant la Constitution et appelant à la « défense des libertés démocratiques » et des « droits civiques ». Violente répression par les ZOMO, unités de police motorisées, secondées de « représentants » du prolétariat. Jacek Kuroń et Karol Modzelewski sont de nouveau incarcérés. De véritables chasses à l'étudiant s'engagent dans les jours qui suivent. Les scènes de brutalité se répètent et les étudiants pris font connaissance avec le "parcours de santé", une méthode qui consiste à faire passer la victime entre une haie de policiers armés de matraques.

11 mars : Józef Kepa, le premier secrétaire de la ville de Varsovie, annonce dans un discours que les parents hauts fonctionnaires des étudiants frondeurs doivent démissionner. Sont visées principalement les familles d’origine juive. Le pouvoir se sert de la presse mais aussi des meetings d'ouvriers, invités à approuver des résolutions condamnant les manifestations étudiantes. Est lancé le slogan qui sera ensuite ressassé à l'envi par la propagande : "les étudiants à leurs études, les écrivains à leurs plumes". Protestation le même jour dans l’ensemble des universités du pays. Élaboration de la « Déclaration du mouvement étudiant », dépassant le cadre restreint des droits des étudiants et signalant la nécessité des réformes économiques, du respect des libertés et de la justice, de la création de syndicats libres, etc. Manifestations à Varsovie aux cris de "la presse ment", "liberté, démocratie", "socialisme ne veut pas dire matraque", "il n'y a pas de pain sans liberté" et "les ouvriers avec nous". A nouveau dispersées de force, à la différence près que les manifestants commencent à opposer de la résistance avec des projectiles de fortune, pavés ou pierres prélevées sur le ballast des tramways.

La « Déclaration du mouvement étudiant »

Les aspirations, les principes des étudiants se retrouvent dans un texte adopté, sous le nom de "Déclaration du mouvement étudiant", par acclamation par 2 500 étudiants réunis à l'Université de Varsovie. Ce document est une sorte de manifeste décrivant ce que devrait être un socialisme authentique, réclamant notamment :

- le respect élémentaire des droits garantis par la constitution polonaise : libertés de pensée, d'expression, de création, de presse, de manifestation, de réunion et d'association, inviolabilité du domicile et secret de la correspondance ;

- le droit de contrôle des citoyens sur le pouvoir et l'accès à l'information nécessaire à l'exercice de ce droit ;

- l'abolition de la censure a priori ;

- une réforme du système juridique avec la création d'un tribunal constitutionnel, l'abolition du "Petit Code Pénal" toujours en vigueur, l'indépendance de la justice, la transparence des procédures et une rédaction précise des incriminations,

- le droit de créer une organisation de jeunesse indépendante ;

- le contrôle de la société sur l'appareil économique : l'impératif de rentabilité ne saurait être compris dans un sens étroit, a-t-il affirmé en substance, et ne saurait justifier les hausses de prix et la limitation des subventions.

Cette profession de foi porte l'empreinte de l'aile marxiste de l'opposition au pouvoir, plus rompue à la rédaction de motions et à la manipulation des assemblées que la gauche libérale, contestataire avant tout et peu portée à l'idéologie. En témoigne le souci des rédacteurs du texte de ne pas sacrifier le nivellement des revenus à l'efficacité économique. Ils se réfèrent d'ailleurs aux expériences économiques tchèque, hongroise, yougoslave ou soviétique, mais ignorent délibérément le modèle de l'économie libérale. De même, la notion ambiguë de "contrôle des citoyens par le pouvoir" reste très en deçà d'une revendication franche d'élections au suffrage universel, libres et secrètes, qui rappellent trop le modèle honni de la démocratie parlementaire à l'occidentale.

12 mars : Après Cracovie et Lublin, c’est au tour de Poznań, Gdańsk, Wrocław et Lodz. Partout, des meetings proclament la solidarité des participants avec leurs camarades de Varsovie et s'aventurent en tâtonnant sur le terrain de la revendication politique. Le pouvoir redoute de voir la révolte étudiante se propager au monde ouvrier.


16 mars : Le mouvement donne, çà et là, les premiers signes d'essoufflement. La presse est pleine de comptes rendus de ces meetings de soutien à Gomułka que le Parti organise dans les usines et les régions. Les travailleurs de certaines usines sont en effet « mobilisés » contre les étudiants (voir les pancartes portant des slogans du type : « On soutiendra la politique de paix et de progrès », « Toujours avec le Parti », « « Nous exigeons qu’on débusque et qu’on punisse les meneurs sionistes »...).

19 mars : allocution devant 3000 personnes de W. Gomułka dans la salle Kongresowa du Palais de la Culture de Varsovie (dans cette même salle avait eu lieu en automne 1967 un concert des Rolling Stones suivi de durs affrontements entre les jeunes et la police). Celui-ci, tout en brandissant la menace soviétique, annonce un plan d’épuration raciale ; il subdivise les juifs de Pologne en trois catégories : les "sionistes" qui font ouvertement allégeance à Israël - "ceux-ci quitteront tôt ou tard la Pologne" – les "cosmopolites", à l'allégeance partagée entre Israël et la Pologne - ils peuvent rester, mais ne doivent pas travailler dans les domaines "où l'affirmation nationale est essentielle" - les autres, enfin, les plus nombreux, "qui ont bien mérité de la Pologne populaire" et qu'il félicite de leur loyauté. Quant aux manifestations, elles sont le fait d'étudiants trompés par des "forces hostiles au socialisme", des "sionistes". Mais, tempère-t-il, le sionisme - incompatible au même titre que l'antisémitisme avec l'internationalisme communiste - ne représente cependant pas "un danger pour le socialisme ou le système politique et social de la Pologne".

20 mars : l’allocution de Gomułka sème l'indignation dans les milieux étudiants. Le mouvement, en voie d'extinction un peu partout, connaît un regain de vigueur. Les étudiants reçoivent aussi le soutien, inattendu, de l'Eglise. L'épiscopat lance au gouvernement un appel à libérer les étudiants emprisonnés et à renoncer à la répression policière et à l'instigation au racisme. Enfin, les étudiants reçoivent des témoignages de sympathie et de solidarité de leurs homologues étrangers, notamment de ceux de Bratislava et Prague, portés par l'euphorie du "printemps de Prague".

23 mars : Mais, privé de perspective politique par la passivité du monde ouvrier, le mouvement étudiant est à nouveau gagné par l'essoufflement. Du côté du pouvoir, l'heure est maintenant aux règlements de comptes.

25 mars : H. Jabłoński, ministre de l’Éducation, licencie les professeurs L. Kołakowski, B. Baczko, W. Brus, S. Morawski, Z. Baumann et M. Hirszowicz ; S. Żółkiewski, responsable des sciences humaines à l’Académie, est aussi démis.

30 mars : à Varsovie, les sections les plus turbulentes pendant les événements (économie, philosophie, sociologie, psychologie, ainsi que la 3ème année de mathématiques et physique) sont dissoutes jusqu’au 9 mai, date des réinscriptions individuelles. Une vieille pratique du régime tsariste, l'appel sous les drapeaux à titre punitif, est ressuscitée, frappant plusieurs dizaines d'étudiants déchus de leur statut. 1 600 étudiants sur 10 000 sont exclus. Enfin et surtout, une vague de répression pénale se prépare dans le secret des "instructions" menées par la police politique. Près de 1 400 arrestations ont été opérées pendant les dix premiers jours de manifestation : la plupart ont été relâchés. Certains s'en sont tirés avec une amende, d'autres se sont vus infliger, à l'issue d'une procédure de flagrant délit, des peines de prison ferme de quelques mois. Mais treize étudiants et enseignants parmi lesquels on retrouve les noms désormais familiers de Kuroń, Modzelewski, Michnik et Szlajfer, restent inculpés, et détenus, dans l'attente de leur procès. A la seule Université de Varsovie, près de cent enseignants sont évincés de leurs postes, surtout dans les facultés de philosophie, d'économie politique et de sociologie.

Avril-juillet : Les purges s’étendent aussi au-delà des universités. Les "partisans" de Moczar continuent de propager la thèse d'un "complot sioniste révisionniste". L'épuration est menée, plus ou moins ouvertement, sur les lieux de travail et d'études, ou encore dans les rangs du Parti. Elle permet également à ses promoteurs de se débarrasser d'adversaires politiques non-juifs. Une centaine de ministres et hauts fonctionnaires sont limogés et exclus du Parti. Au ministère des Affaires Etrangères, 40 % des postes moyens et élevés sont affectés par la purge. Au total, quelque 9 000 personnes seront, au fil des semaines, écartés des postes généralement élevés qu'ils occupent. Dubitatifs sur leur avenir en Pologne, la plupart d'entre eux décident de quitter le pays, soit pour Israël (moins d'un quart), soit pour un pays de l'Ouest. Un exode massif s'étale sur les mois d'avril à juillet 1968 ; on évalue à 13 000 le nombre des partants, la moitié environ de la population juive de Pologne.

Une chape de plomb est tombée sur le pays. Les représailles du pouvoir ne se bornent pas à l'épuration antisémite : les intellectuels les plus engagés en sont également victimes, inscrits sur une "liste noire" et interdits de publication. Tous sont régulièrement vilipendés dans la presse.

Mais c'est surtout par les procès politiques que le pouvoir va s'illustrer, ne s'embarrassant guère du respect des droits de la défense - cinq avocats des inculpés seront suspendus et deux d'entre eux sujets à des poursuites pénales. Une première vague de procès s'étendra entre juin et septembre 1968 : les peines s'échelonneront entre 6 et 18 mois. Une seconde vague sera réservée aux accusés dont le pouvoir entend, en donnant le plus grand retentissement à leur procès, faire un exemple : en décembre, Blumsztajn et Litynski seront condamnés à 2 et 2 années et demie de prison. En janvier 1969 s'ouvrira le procès de Modzelewski et Kuron, sous l'inculpation de participation à une organisation illégale et de liens avec l'Internationale Trotskiste. Seul le premier chef d'accusation sera retenu, valant à chacun 3 années et demie de prison. En février, Michnik écopera de 3 années de prison pour le même motif et peu après, Antoni Zambrowski, le fils du dirigeant communiste déchu, sera condamné à 2 ans de prison pour "calomnie du peuple polonais". Cette série de procès s'achèvera en mai 1969.

[Dans le stade de Varsovie, Ryszard Siwiec, s'immole par le feu pour protester contre l'invasion de la Tchécoslovaquie, 8 septembre 1968]

Août 1968 : Gomułka, l’ancien « communiste national » de 1948, le « libéral » de 1956, prend position contre le « Printemps de Prague » et joue un rôle déterminant, avec l’Allemand de l’Est Ulbricht, pour encourager les Soviétiques à intervenir le 21 août en Tchécoslovaquie. Le ministre de la défense polonais, fraîchement nommé en avril, est un jeune général de division de 45 ans, pratiquement inconnu, Wojciech Jaruzelski, un habitué du salon "patriotique" que tient Moczar à Varsovie. Le 20 août, la Pologne prend part à l’invasion de la Tchécoslovaquie menée par les forces du Pacte de Varsovie (sous la direction des Soviétiques) en fournissant un contingent estimé à 45 000 hommes. En Pologne, la nouvelle de l'intervention est reçue dans l'apathie générale. Il ne se trouve que deux intellectuels, l'écrivain Andrzejewski et le musicologue Mycielski, pour protester en envoyant un message de soutien aux écrivains et aux compositeurs de Tchécoslovaquie. Des tracts et une manifestation à Varsovie sont pratiquement les seuls actes de protestation. Il est pourtant un acte émouvant de solidarité avec la Tchécoslovaquie, mais qui passera pratiquement inaperçu : le 8 septembre, lors d'une cérémonie officielle à l'occasion de la "fête des récoltes", sur le stade de Varsovie, a proximité de la tribune d'honneur, un ancien soldat de l'AK, Ryszard Siwiec, s'immole par le feu pour protester contre l'invasion de la Tchécoslovaquie. Il est rapidement ceinturé et les spectateurs ne s'aperçoivent de rien. Ce précurseur de Jan Palach mourra de ses brûlures cinq jours plus tard.

Par Arnaud LEONARD, professeur d’histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie.

Les autres épisodes :

  1. Contexte et acteurs
  2. Chronologie des évènements
  3. Les questions
  4. Sources, liens, images et sons

1968 en Pologne : (4) Sources, liens, images, sons


Sources :

  • François FEJTO, Histoire des démocraties populaires, Point Seuil, 1979.
  • Norman DAVIES, Histoire de la Pologne, Fayard, 1985.
  • Pierre BUHLER, Histoire de la Pologne communiste : autopsie d'une imposture, Editions Karthala, Paris, 1997
  • Teresa WYSOKINSKA, Alain van CRUGTEN, La Pologne au XXe siècle, Editions Complexe, 2001.
  • Michał TYMOWSKI, Une histoire de la Pologne, Noir sur blanc, 2003
  • Daniel BEAUVOIS, Pologne : Histoire, société, culture, La Martinière, 2004.

A lire :

A voir en images :

Le site le plus riche est malheureusement en polonais

Il a été créé par l'IPN, Institut historique de la Mémoire, qui est notamment l'organe officiel des célébrations des grands événements du pays.

Une carte interactive des villes où ont eu lieu des manifestations vous permet d'accéder à une galerie (Galeria) de photographies des tracts étudiants (Ulotki) ou des événements liés à la ville (Zdjęcia). La rubrique « Propaganda » propose aussi les Une de journaux officiels de cette période ainsi que des affiches et autres matériels de propagande.

A écouter :

Le site officiel polonais propose des extraits de la première de la pièce de Mickiewicz ; on peut apprécier l'enthousiasme du public

Il présente aussi des chansons de contestation de Jacek Kaczmarski, Jan Krysztof Kelus et Antonina Krzyśtoń-Braciszku (rubrique « Multimedia »).

A voir en vidéos :

Concernant les vidéos, peu de choses en français :



Les épisodes de la série sur 1968 en Pologne :

  1. Contexte et acteurs
  2. Chronologie des évènements
  3. Les questions
  4. Sources, liens, images et sons

1968 en Pologne : (1) Contexte et acteurs

Au printemps 1968, le mécontentement populaire se fait jour une nouvelle fois en Pologne, alors que le gouvernement répond par une répression sévère aux exigences de liberté d’expression formulées par les étudiants et les artistes. Les manifestations estudiantines commencent à Varsovie en mars, à l’université comme dans l’enseignement technique supérieur, et s’étendent rapidement aux universités de Poznań, Lublin et Cracovie. Les étudiants réclament des réformes libérales semblables à celles consenties par les autorités tchécoslovaques. Pour étouffer la contestation, le gouvernement lance une campagne antisémite. Des centaines de juifs et de réformateurs sont démis de leurs fonctions au sein du gouvernement, du parti, de l’Université et des journaux et nombre d’entre eux quittent le pays pour l’ouest ou Israël. Au cours des conférences qui ont lieu à Varsovie en juin et à Bratislava (Tchécoslovaquie) en août 1968, les puissances du Pacte de Varsovie condamnent les réformes politiques et culturelles mises en œuvre en Tchécoslovaquie. Le 20 août, la Pologne prend une part active dans l’invasion de la Tchécoslovaquie menée par les forces du Pacte de Varsovie.

1. Le contexte :

En Pologne : A partir du début des années soixante, la Pologne s’installe dans un équilibre largement bancal ; cette période est entrée dans l'histoire du pays sous le nom de « petite stabilisation », tant la stabilité politique laborieusement façonnée s’est révélée fragile. D’un côté, la Pologne reste sans doute au début des années 1960 le pays le plus libéral et ouvert de tous les pays du bloc de l’Est. Dans les domaines de l’art, de la culture et des sciences, en plus des créations nationales, les Polonais ont accès à des œuvres étrangères, tolérées parfois par les autorités. D’un autre côté, la consolidation du pouvoir de Władysław Gomułka conduit à un raidissement au niveau politique et économique. Le développement, dans les milieux de la jeunesse étudiante et dans les cercles de l’intelligentsia, de clubs « de discussion » qui contestent le système est stoppé et les contestations de plus en plus réprimées. Mais ces incidents, qui passent inaperçus du plus grand nombre, ne viennent guère troubler l'apathie générale. Au milieu des années 1960, le régime se durcit, les relations État/Église se dégradent, le niveau de vie de la population baisse à nouveau alors qu’il se maintenait depuis 1956.

Dans le bloc soviétique : Le 5 janvier 1968, Dubcek (photo ci-contre) remplace Novotny en tant que Premier secrétaire du Parti communiste Tchécoslovaque. Il commence alors une démocratisation de la vie politique et une réforme économique. La contagion de ce "printemps de Prague" naissant renforce l’activisme étudiant en Pologne, entretenu par la pratique des pétitions aux autorités et par les "clubs de discussion" informels qui se sont multipliés. Un vers est de plus en plus présent sur les lèvres : « Toute la Pologne attend son Dubcek ».

Dans le monde : En juin 1967, la guerre des Six jours et la victoire fulgurante d'Israël sur les Arabes est condamnée officiellement par la Pologne, qui rompt ses relations avec Tel-Aviv. Cet événement est aussitôt exploité par les éléments antisémites du gouvernement. On ne parle plus au Parti que du « danger sioniste » (les juifs partisans de l’Etat d’Israël), de la Cinquième colonne d’Israël en Pologne. Décision est prise d’écarter tous les « sionistes » du Parti et de l’armée. [photo ci-contre : Moshe Dayan et Itzhak Rabin à Jérusalem en 1967]

2. Les principaux acteurs :

Władysław Gomułka : après avoir été un des organisateurs de la résistance communiste polonaise à partir de 1941, Gomułka est écarté du pouvoir sous Staline, qui lui reproche sa « déviation droitière et nationaliste ». Les événements de 1956 le ramènent à la tête du parti communiste polonais (PZPR) ; mais les espoirs de changement qu'il incarne sont vite déçus. Dans le courant des années 1960, Gomułka doit faire face au pouvoir croissant de rivaux, essentiellement regroupés autour du clan très actif des "partisans" de Moczar (voir ci-dessous).

Karol Modzelewski et Jacek Kuroń : Jacek Kuroń [photo ci-dessus en camp d'internement] est un des piliers des jeunesses communistes à l'Université de Varsovie, un ancien des "scouts rouges" (il y a formé Adam Michnik, voir ci-dessous) ; il prépare un doctorat en pédagogie. Karol Modzelewski [ci-contre] est le fils adoptif de l'ancien ministre des Affaires Etrangères de Bierut ; il est assistant en histoire. Le 14 novembre 1964, les deux hommes sont interpellés pour un texte qu’ils font circuler. Leur projet d'élargir le cercle de la contestation aux usines provoque l'opération de la police contre eux. Exclus du PZPR, des jeunesses socialistes (ZMS) et privés de leurs postes d'assistants le 27, ils adressent une lettre ouverte au parti (publiée par la revue parisienne Kultura en 1966) qui remet profondément en question le système. Cette "lettre ouverte" se confirmera par la suite être un point-charnière dans l'évolution des rapports entre le pouvoir et son opposition : alors qu'en 1956, les "réformistes" n'envisageaient la réforme que conduite par le Parti, les jeunes marxistes de la génération suivante ne voient de perspective de réforme politique qu'en dehors du Parti et contre lui. Ils prônent une "révolution anti-bureaucratique" menée par la classe ouvrière pour renverser le régime, le rétablissement des conseils ouvriers, des syndicats libres et du droit de grève. Mais ils rejettent, à l'instar des gauchistes occidentaux, la démocratie "bourgeoise". Ils sont condamnés en juillet 1965 à de lourdes peines : 3 ans de prison pour Kuroń, 3 ans et demi pour Modzelewski. Le foyer de contestation marxiste dans l'Université est affaibli par leur incarcération et demeure, au fond, paralysé par ses propres contradictions. Libérés en 1967, Kuroń et Modzelewski auront purgé plus des deux tiers de leurs peines.

Adam Michnik [photographié ici en 1981]: dès l'âge de 16 ans, il fonde un club de lycéens, le "club des chercheurs de contradictions", avec l'appui d'éléments libéraux du Parti. Esprit étincelant et précoce, Michnik est connu dans les milieux étudiants de gauche de la capitale. Après l’interdiction en 1963 du club, Michnik et ses amis mettent au point la technique des kommandos, à savoir l'irruption de petits groupes dans les réunions de discussion officielles du milieu universitaire pour y exposer, avec brio, des opinions hétérodoxes. Cette jeune garde, forte de quelques dizaines d'étudiants - parmi lesquels figurent outre son chef incontesté, Michnik, Seweryn Blusmsztajn, Jan Litynski, etc. - incarne une gauche libertaire et résolument anticommuniste. Elle ne méprise ni la démocratie "bourgeoisie" ni la question nationale, à la différence des marxistes. Parmi ceux-ci, certains, comme Kuroń, ont fini par rejoindre cette mouvance.

Mieczysław Moczar et les « partisans » : ce général, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, est nommé en décembre 1964 au ministère de l’Intérieur. Cette nomination témoigne de la crise que connaît le Comité central du Parti communiste. Moczar regroupe en effet autour de lui les communistes « nationalistes », appelés les « partisans » et recrutés surtout chez les anciens combattants communistes (ZBOWiD) et les ultra-catholiques de Pax, renouant avec les principes nationalistes (antisémitisme, antigermanisme, anti-intelligentsia et antisoviétisme voilé) et prônant le culte de la force et le durcissement politique.

Les juifs de Pologne : Ce sont des acteurs involontaires des événements de 1968. Il ne reste plus au milieu des années 1960 en Pologne que 25 à 30 000 juifs - un peu plus, peut-être, selon la définition retenue - qui restent là par attachement au communisme ou au pays. Beaucoup n’ont d’ailleurs même pas conscience de leur judaïté. Un certain nombre d’entre eux doivent leur position au fait qu'ils ont passé la guerre en Union Soviétique et qu’ils ont ensuite fourni les cadres du nouveau régime (administrations du commerce extérieur et des Affaires Etrangères, appareil de sécurité). Or la génération montante de la "nouvelle classe" (officiers, bureaucrates du Parti et du gouvernement regroupés autour de Moczar) est pressée d'évincer ces juifs pour accéder aux responsabilités. Larvé et confiné à l'appareil du Parti, l'antisémitisme va revêtir une forme ouverte et même éruptive par le jeu d'un enchaînement insolite de faits.

Par Arnaud LEONARD, professeur d’histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie.


Les autres épisodes :

  1. Contexte et acteurs
  2. Chronologie des évènements
  3. Les questions
  4. Sources, liens, images et sons

Mai 68 à Nancy : (5) La parole se libère à la salle Poirel, "l'Odéon" lorrain

Voici le témoignage que nous a transmis Stéphane Tencer que je remercie chaleureusement. En 1968, Stéphane est étudiant à l'Ecole des Mines (promotion 1966-1969). Il retrace pour nous la "prise" de la Salle Poirel le 28 mai. A l'image du théâtre de l'Odéon à Paris, la Salle Poirel devient un lieu de libre expression pendant quelques jours.

PROLOGUE

Nous venions à quelques dizaines (étudiants de grandes écoles et de fac) d’investir la Salle Poirel (salle de concert symbole de la culture bourgeoise nancéenne !) ; nous étions à l’orchestre dans une semi obscurité et un grand silence s’établit exprimant la chute brutale d’adrénaline après l’assaut…d’autant plus que l’assaut nous avait été volé : pas un CRS pour contrer notre audace. Le silence se prolongeait un peu inconfortable : on était à l’intérieur certes, mais pour quoi faire…C’est dans ces moments de flottement que se révèlent les leaders et, n’écoutant que notre inconscience, 3 camarades de la promo décidâmes de monter sur la scène pour rappeler le sens de notre action. Les gens restaient debout dans la salle comme s’ils allaient repartir, il fallait les faire s’asseoir pour réellement commencer l’occupation. Des chaises traînaient sur la scène et je décidais de montrer l’exemple. Ce que je fis avec la réprobation immédiate de la susdite chaise qui se brisa provoquant ma chute en arrière comme dans les sketches bien huilés des clowns de cirque. Hilarité de la salle, risque de ridiculisation de la révolution en marche, heureusement un camarade plus mature politiquement (un trotskiste dans mon souvenir !) reprit les choses en main et fit asseoir la foule. L’occupation était lancée… La salle Poirel, forte de ces 800 places, n’allait pas désemplir pendant plusieurs jours devenant le théâtre d’une tribune libre où chacun pouvait s’exprimer. Je me souviens des royalistes installés au balcon que nous apostrophions d’un « camarades » auquel ils répondaient par un « citoyens ! »…..

Je me souviens des petits déjeuners pris vers 6 heures du matin avec nos camarades cheminots qui occupaient, pratiquement en face, la gare SNCF…je me souviens encore de l’odeur des croissants chauds….

GENÈSE

Comment en étions-nous arrivés là ? La réforme de l’enseignement mise en place en 57 par Bertrand Schwartz à l'école des Mines de Nancy nous prédisposait sans doute à avoir une oreille attentive aux événements de mai 68 ; la présence d’Alain Geismar, ancien de l’école, à la tête du mouvement nous interpellait aussi. Et puis être des spectateurs provinciaux de ce qui se passait à la capitale, se lover dans le doux confort d’un avenir assuré, ne pas sentir les remontées des expériences que nous avions faites nombreux lors de nos stages ouvriers dans les mines et la sidérurgie et qui nous renvoyaient une image d’un ingénieur plus proche de Zola que de Sergent Pepper des Beatles …..aurait signifié pour certains la négation des valeurs qu’on nous inculquait : autonomie, disponibilité, responsabilité. Alors, nous avons essayé, dans une indifférence parfois lourde, de sensibiliser et de mobiliser les étudiants des autres grandes écoles de Nancy, pour aboutir à cette action à la fois naïve, apolitique et sincère.

Combien étions-nous de l’école à participer ? 10%, 20%, sans doute pas plus car beaucoup étaient repartis chez eux, ou en vacances car il faisait beau…

[Républicain Lorrain du 1er juin 1968, transmis par J.-C. Diedrich]

ÉPILOGUE

L’ordre est revenu, la salle Poirel a été libérée, mes parents un peu inquiets ont envie de me voir. Je prends la route de Paris dans ma vieille 2 CV. Je n’avais plus de frein à main et sur ce modèle l’embrayage centrifuge ne permettait pas d’immobiliser le véhicule en engageant une vitesse à l’arrêt. Alors, dans mon coffre se trouvait un pavé qui me permettait de bloquer la roue quand je me garais dans une rue en pente….Dans les premières côtes à la sortie de Nancy, la trajectoire un peu zigzagante de ma 2 CV, j’étais un peu somnolant, attire l’attention de 2 motards de la police qui ont vite fait de me rattraper et de me faire arrêter …dans la pente. Je descends précipitamment pour récupérer mon pavé et me retrouve face à eux mon pavé dans la main…en un instant éternel, s’opère dans leurs cerveaux et dans le mien un rapprochement naturel avec les images des barricades parisiennes où volaient les pavés….tout finira bien, ils me laisseront même repartir avec un carton de tracts sur la banquette arrière. Mon mai 68 à Nancy venait de se terminer.

Alors loin de moi l’envie de m’approprier l’aura de mai 68 ou l’arrogance qu’à dénoncée notre président durant sa campagne ? il est de bon ton aujourd’hui de pointer les donneurs de leçon que sont les baby boomers et de fustiger leur égoïsme qui expliquerait certaines des difficultés que nous connaissons. Nous n’étions ni plus ni moins idéalistes que les jeunes aujourd’hui…nous étions simplement là à ce moment là.


Stéphane Tencer


Les deux photographies accompagnant cet article ont été prises par Jean-Luc Wagler, alors étudiant en médecine. Dans le prochain épisode sur Mai 68 à Nancy, nous publierons d'autres photos prises par lui pendant ce mois de mai.
Un grand merci à Jean-Luc !

Prochains épisodes sur Mai 68 à Nancy :

Lisez aussi l'article de J.-C. Diedrich sur mai 68 à Metz et retrouvez le sommaire du dossier sur l'année 1968 en France et dans le monde


25 avril 2008

L'année 1968 en France : chronologie

1er janvier
La baguette de pain passe à 50 centimes.
12 janvier
Le Front de libération de la Bretagne signe des attentats contre les préfectures de Saint-Brieuc et Quimper.
24 janvier
La police charge les ouvriers en grève de la SAVIEM, causant une dizaine de blessés. Le 26, 10 000 manifestants descendent dans la rue pour protester, ce qui donne lieu à d'autres violences.
26 janvier
Le premier distributeur automatique de billets de banque est mis en service à la gare Saint-Lazare à Paris.
27 janvier
Un sous-marin français, la "Minerve" disparaît avec 52 hommes à bord.

9 février
Henri Langlois, directeur de la Cinémathèque Française, est licencié par André Malraux.
11 février
A Bordeaux, une manifestation réunit des étudiants et des ouvriers des usines Dassault.
février
Jean-Claude Killy remporte trois médailles d'or en ski aux Jeux Olympiques de Grenoble.

1er mars
Le Premier Ministre Georges Pompidou annonce un plan de modernisation de l'agriculture. Dès 60 ans, les paysans auront droit à une indemnité de retraite.
15 mars
L'article de Pierre Viansson-Ponté, "Quand la France s'ennuie..." paraît dans Le Monde
22 mars
Les étudiants de Nanterre occupent le bâtiment administratif de l'Université.
23 mars
La France remporte son premier Grand Chelem dans le Tournoi des V nations.

27 avril
Les Professeurs Cabrol et Guiraudon tentent la première greffe cardiaque en France. Le patient, Clovis Roblain, ne survit que 2 jours. Daniel Cohn-Bendit est arrêté.

2 mai
Les cours sont suspendus à Nanterre après une journée "anti-impérialiste" organisée par le mouvement du 22 mars. Le Premier Ministre Georges Pompidou quitte Paris pour un voyage de dix jours en Iran et en Afghanistan.
3 mai
Nanterre fermée, les "Nanterrois" tiennent meeting dans la cour de la Sorbonne. La police fait évacuer et arrête 500 personnes dont Daniel Cohn-Bendit et Jacques Sauvageot. Une manifestation de protestation s'improvise. C'est le premier "vendredi rouge". Violents incidents au Quartier Latin : 596 personnes arrêtées, plus de 100 blessés. Les cours sont suspendus le lendemain.
4 mai
Sept étudiants arrêtés quelques jours plus tôt à Nanterre sont condamnés pour port d'armes de sixième catégorie à du sursis. Cohn-Bendit et Sauvageot, en garde à vue depuis la veille, sont libérés à 17 h.
5 mai
Sept manifestants du vendredi sont condamnés à deux mois de prison ferme. Agitation et meetings dans de nombreux lycées parisiens.
6 mai
A l'aube, le Quartier latin est quadrillé par les forces de l'ordre qui isolent la Sorbonne. Premières barricades. Le soir : échauffourées au Quartier Latin. 422 arrestations, 345 policiers et près de 600 étudiants blessés. Le mouvement gagne la plupart des villes universitaires. Le ministre de l'éducation nationale, Alain Peyrefitte, interdit au Recteur de rouvrir les facultés.

La "semaine des barricades" vues par les Actualités françaises :


7 mai
30 000 étudiants défilent dans Paris jusqu'à l'Etoile où ils chantent l'Internationale sur la tombe du Soldat inconnu, puis reviennent sur la rive gauche. Nouveaux heurts le soir. Rumeur de profanation de la tombe du Soldat inconnu. La grève s'étend aux lycées. Grèves et manifestations à Lille, Bordeaux, Toulouse, Nantes, Lyon, Marseille, Clermont-Ferrand, Le Mans ou encore Metz. L'UNEF lance un mot d'ordre de grève générale.
8 mai
5 prix Nobel, dont François Mauriac, demandent l'amnistie pour les étudiants emprisonnés.
Grève à l'école des Beaux-Arts.
9 mai
Réunions improvisées au Quartier latin. Dialogue musclé Aragon-Cohn-Bendit. Le recteur Roche annonce la réouverture de la Sorbonne pour le lendemain.
10 mai
Nuit d'émeutes au Quartier Latin. La police prend d'assaut 60 barricades. 357 blessés graves dont 251 policiers.
13 mai
Suivant l'appel des syndicats à la grève générale, des défilés rassemblent à Paris et en province des centaines de milliers d'étudiants, de lycéens et de travailleurs. Occupation de la Sorbonne par les étudiants.
14 mai
Début de l'occupation de l'usine Sud-Aviation à Nantes, suivie le 15 par Renault-Cléon (Seine Maritime) et le 16 par Renault-Billancourt.
15 mai
Occupation du Théâtre de l'Odéon à Paris par 2500 étudiants.
16 mai
Multiplication des occupations d'usine à Paris et en province. Le mouvement gagne le trafic aérien, la RATP, la SNCF, la distribution des journaux est perturbée.
18 mai
Le festival de Cannes est annulé.
Retour de De Gaulle de Roumanie, son voyage vu par les actualités roumaines :
19 mai
A l'Elysée, De Gaulle déclare : "La réforme oui, la chienlit non."
20 mai
Tout le pays est paralysé, le nombre de grévistes est estimé à 10 millions.
22 mai
Echec de la motion de censure déposée au parlement par l'opposition de gauche. Les confédérations ouvrières se déclarent prêtes à négocier avec le patronat et le gouvernement. Le parlement vote la loi qui amnistie les actes commis à l'occasion des manifestations étudiantes. A la suite de l'interdiction de séjour de Daniel Cohn-Bendit, manifestation à Paris au cri de "Nous sommes tous des juifs allemands".
24 mai
De Gaulle intervient à la télévision et propose un référendum sur la "participation". Dans la journée et la nuit, scènes d'émeutes à Paris (465 blessés). A Lyon, un commissaire de police, René Lacroix, est tué par un camion lancé par les manifestants. Création des comités de défense de la République qui veulent s'opposer à la "chienlit". Cohn-Bendit tente de rentrer en France, il est bloqué à Forbach en Moselle.
25 mai
L'ORTF se met aussi en grève et ne diffuse plus qu'un bulletin à 20 heures.
27 mai
Accords de Grenelle entre les syndicats, le patronat et le gouvernement sur l'augmentation du SMIG et des salaires, la réduction du temps de travail, l'abaissement de l'âge de la retraite et le principe de la section syndicale d'entreprise. Les ouvriers des grandes entreprises (en particulier à Billancourt) se prononcent contre la reprise du travail. Le soir, meeting réunissant 30 000 jeunes et ouvriers au Stade Charléty. Pierre Mendès-France est présent mais ne prend pas la parole.
29 mai
De Gaulle disparaît mystérieusement dans la journée. Il était en fait à Baden-Baden (Allemagne) où il a rendu visite au Général Massu. Manifestation de la CGT rassemblant plusieurs centaines de milliers de personnes. PMF se déclare prêt à former un "gouvernement provisoire de gestion" s'il a l'accord de "toute la gauche réunie".
30 mai
Après le discours du Général de Gaulle, des centaines de milliers de Parisiens lui manifestent leur soutien en défilant sur les Champs-Elysées. De nombreuses manifestations de soutien ont également lieu le lendemain en province (à Metz et Nancy notamment).



4 juin
Reprise du travail dans certaines entreprises. Le 5 à EDF-GDF et dans les Charbonnages, le 6 à la SNCF, à la RATP et dans les PTT.
10 juin
Violents accrochages à Flins (Yvelines) devant l'usine Renault. Un lycéen, Gilles Tautin, meurt noyé.
11 juin
Manifestations à Paris après la noyade de Flins : 400 blessés, 1500 interpellations, 72 barricades. Violents affrontements à Montbéliard près des usines Peugeot : un jeune manifestant, Pierre Beylot, est tué par balle. Fin de la grève des cours dans les lycées.
18 juin
Plus de 100 000 métallurgistes reprennent le travail, notamment chez Renault.
27 juin
Début du bac, "allégé" à cause des grèves. Il ne comporte que des épreuves orales et d'autres facultatives. Le taux de résussite (81%) n'est dépassé qu'en 2006, après le CPE.


30 juin
Au second tour des Législatives, confirmation de la victoire de la majorité (gaullistes et républicains indépendants). Ils obtiennent 358 sièges sur 485.

10 juillet
Maurice Couve de Murville remplace Georges Pomidou à la tête du gouvernement.
31 juilletloi d'amnistie pour les anciens de l'OAS. Le 22 mars, le Garde des Sceaux a déjà signé la libération de figures connues de l'OAS comme Canal, Godot, Castille.

20 août
Premier essai de roulage du prototype du Concorde, à Toulouse. Le premier supersonique franco-anglais décolle le 2 mars 1969.
24 août
Explosion de la première bombe H française dans le Pacifique.

28 août
Participation de parachutistes français à l'intervention contre les rebelles du Tibesti au Tchad.


free music

novembre
Serge Gainsbourg et Jane Birkin enregistrent au studio Chapell de Londres 69 année érotique qui sort en février 1969.



Chronologies de l'année 1968 : aux États-Unis, au Vietnam, en Pologne, au Japon,...et dans le monde.


Retrouvez le sommaire complet du dossier sur l'année 1968 en France et dans le monde

22 avril 2008

Mai 68 à Nancy : (4) Les affiches, le vecteur privilégié des provocations étudiantes


En mai 1968, les affiches ont sans doute été moins nombreuses que les tracts, mais elles ont été incontestablement un support plus efficace des provocations étudiantes. En effet, les affiches peuvent être considérées à bien des égards, comme une sorte de « journal mural » [1] qui invite au débat public en interpellant ceux ou celles qui les regardent. Ayant de facto vocation à toucher un plus grand nombre de personnes qu’un tract, les affiches par leur aspect artistique et par le message qu’elles véhiculent révèlent l’état d’esprit de ceux qui les ont conçues. D’autre part, l’affiche vient combler le côté austère du tract et correspond mieux de ce fait aux réalités étudiantes du mouvement de mai. Les affiches qui fleurissent alors sur les murs de la faculté des Lettres [2] témoignent d’une dimension festive et ludique inhérente au mouvement de remise en cause de la société entrepris par les étudiants. A partir du moment où la dérision, l’humour et l’insolence viennent briser la monotonie du discours technocratique et politique, les étudiants franchissent le cap de la simple contestation et se servent de l’affiche comme d’un instrument corrosif à des fins provocatrices. Trois types d’affiches réalisées par les étudiants nancéiens [3] ont pu être distingués en fonction de critères liés à leur composition et à leur contenu.

Les « affiches slogans » sont le support d’un message court, qui est censé interpeller le passant, qu’il soit enseignant ou étudiant, c’est le cas par exemple de cette affiche où l’on peut lire « Laissez tomber vos cours ! Pour une fois déridez-vous ! ». Ces affiches ne sont pas quantitativement parlant les plus nombreuses, dans la mesure où ce type de slogan est souvent écrit à même le mur, sans avoir recours préalablement au support papier [4]. D’autre part, ces affiches reprennent des slogans étudiants nationaux et ne témoignent pas d’une grande originalité vis-à-vis du mouvement parisien.

Le second type d’affiches présent à Nancy en mai 1968 est constitué d’ « affiches textes » ; il s’agit en fait d’affiches qui servent de support à la reproduction d’un texte de nature historique, comme le passage d’un ouvrage de Lénine ou bien de textes écrits par des militants d’organisations gauchistes qui remettent en cause les valeurs de la société de consommation par le biais d’une réflexion plus ou moins poussée. Ce type d’affiche laisse souvent la place à l’imagination des étudiants qui peuvent condenser sur un support mural leur mécontentement envers une société considérée comme sclérosée. Une affiche de ce type peut-elle pour autant être considérée comme une provocation ? Dans le cas étudié à présent, nous pouvons répondre par l’affirmative. Il s’agit ici d’une affiche placardée sur les murs de la faculté des lettres ayant pour titre : « La Commune n’est pas morte ». En dessous du titre, on peut lire le passage suivant : « La Commune est la première tentative pour briser la machine d’Etat bourgeoise ; elle est pour la révolution prolétarienne, la forme politique enfin trouvée par quoi l’on peut et l’on doit remplacer ce qui a été brisé » [5]. L’auteur de cette affiche a voulu clairement montrer que les événements de mai 1968 s’inscrivaient dans une dimension historique et qu’ils avaient pour but de remplacer par leur intensité et leur dimension nationale un État jugé obsolète par une forme plus moderne de gouvernance, censée être incarnée par une nouvelle Commune. La provocation repose ici sur une comparaison entre la volonté de changement politique et social exprimée par les étudiants et la Commune de Paris, qui est ici utilisée comme un référent culturel. Par delà les révolutions russes de 1917, les jeunes doivent puiser l’inspiration de leur combat dans l’histoire nationale et se muer ainsi en nouveaux communards. S’il est dans l’ensemble difficile de mesurer l’impact d’une affiche en tant qu’élément mobilisateur ou non des étudiants, nous pouvons néanmoins dire que celle-ci a été au moins ressentie comme une provocation par une personne, celle qui est venue y surimposer, sans doute à une heure tardive, ces quelques mots : « Galliffet non plus !! Vive Thiers ! ». La simple évocation du général Galliffet, qui montra une rigueur extrême dans la répression de la Commune, et d’Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif de la République française en 1871, qui avait refusé de négocier avec les communards, rappelle d’une part aux étudiants contestataires, que leur opinion n’est pas partagée par tous leurs condisciples et d’autre part, que leur affiche a réussi à attirer l’attention de quelques-uns, puisque l’un d’entre eux a répondu au stimulus provocateur. Ceci soulève la question de savoir si une provocation qui n’engendre aucune réponse peut être considérée comme une véritable provocation. Le provocateur n’existe en lui-même et in fine que par l’accueil qui est donné à son acte. Une provocation qui ne connaît pas de réponse ou qui ne choque personne est soit une provocation ratée, soit un acte qui ne remet pas en cause une norme sociale et qui ne heurte donc pas ses contemporains puisqu’aucune réponse ne lui est apportée.

La plupart des affiches-texte portent l’estocade contre les normes en vigueur dans la société et expriment la rancœur et le mal-être de leurs concepteurs. Sous la forme d’une interrogation ou de remarques acerbes contre des valeurs qu’ils rejettent, elles témoignent par là de ce « festival de la parole agissante » [6] que fut mai 1968. Ces affiches mettent en lumière cette rupture générationnelle sans précédent qui est inhérente au mouvement étudiant. Les textes ainsi affichés entendent briser les tabous, les convenances et les interdits de l’époque. L’ennui et le vide d’une existence sociale insignifiante constituent l’arrière-fond du tableau. Cette réflexion d’un étudiant a retenu notre attention car elle s’inscrit dans une tendance nationale qui place le sexe et le discours produit sur le sexe au centre du problème dont souffrirait alors la société française : « Nos rues et nos boulevards ont deux niveaux comme deux courants superposés et contradictoires qui circulent parallèlement, sans même se frôler. Il y a le niveau des têtes, espèces de mornes cacahuètes apoplectiques ou osseuses ; et en dessous le niveau des cuisses, des hanches et des fesses qui semble avoir drainé tout dynamisme et tout mouvement. Le niveau supérieur est aveugle, sourd, mécanique. C’est le niveau inférieur qui observe, qui écoute, qui s’arrête, qui rêve, qui espère. Tant que l’œil s’attarde au premier niveau, il n’a dans son champ qu’une longue éruption de fatigue et d’indifférence ; s’il descend au deuxième niveau, il entre dans un monde vivant. Les cuisses déverrouillées d’une jolie fille qui sort de sa voiture…c’est la seule chose qui puisse encore allumer un semblant d’ardeur chez nos contemporains ». L’auteur de cette affiche pose clairement le problème auquel est confronté la société comme un enjeu sexuel et non spirituel, puisque les esprits ne sont pour lui que de « mornes cacahuètes apoplectiques et osseuses ». Il n’y a donc plus rien à attendre de l’esprit, alors que le niveau inférieur du corps humain concentre toutes ses attentions, car celui-ci est porteur d’espoir, de plaisir et de nouveautés. En d’autres termes, la révolution politique passe par une révolution sexuelle. Partant de ce principe, chaque étudiant est amené à proclamer sa sexualité et ses désirs. La sexualité devient donc un élément constitutif de la dialectique étudiante, volontiers provocateur au vu des us et coutumes des années soixante. Les références au sexe sont utilisées dans cette affiche afin de faire prendre conscience aux étudiants du décalage entre la réalité de leur vie quotidienne et la conception que s’en font leurs aînés. L’objectif étant de provoquer un choc chez le lecteur et une prise de conscience de la nécessité d’un changement politique radical. Cette prise de conscience devant se traduire par un engagement militant, c’est en ce sens que nous pouvons dire que la provocation est instrumentalisée afin d’entraîner l’adhésion sans ambages de celui qui en est la victime ou le complice. Se sentant directement concernés par cette réflexion, les jeunes doivent mettre en œuvre leur propre révolution culturelle.

Enfin, une troisième catégorie d’affiches regroupe toutes celles qui ont été dessinées par leurs auteurs. Le dessin est souvent utilisé comme un instrument servant à parodier la réalité et à remettre en cause par exemple le système universitaire. Il peut s’agir d’une critique à l’encontre du doyen, des enseignants ou bien ces affiches peuvent se concentrer sur un enseignant surtout si celui-ci est jugé réactionnaire et peu enclin au dialogue avec les jeunes générations. Ainsi l’une d’entre elles (illustration 1) est présentée sous la forme d’une publicité qui propose de se servir du doyen Schneider [7] comme d’un poste de télévision pour préparer ses examens : « Adoptez le télé-réviseur Schneider - Le seul qui vous permet d’obtenir des diplômes pas chers ». Cette affiche correspond à une période de radicalisation du mouvement étudiant nancéien (fin mai-début juin 1968) dû à la présence d’une petite dizaine d’agitateurs parisiens sur le site de la faculté des Lettres. Le 29 mai, quatre ou cinq étudiants membres du Groupe de liaison des étudiants marxistes installent une table à l’entrée de la faculté, à proximité du local de l’appariteur, avec une banderole sur laquelle on peut lire « Occupation de la fac de Lettres ». Cette initiative prend aussitôt chez les étudiants, qui avaient investi la veille la salle Poirel, transformant celle-ci en « Odéon lorrain », tribune permanente de la libre parole. A partir du 29 mai, la faculté des Lettres est occupée jour et nuit par une cinquantaine d’étudiants. Les journées sont rythmées par des assemblées générales, de la danse, de la musique ou encore des représentations théâtrales. Les étudiants profitent au passage de cette occupation pour procéder à une redéfinition de l’espace géographique universitaire, la cafétéria étant par exemple rebaptisée « Bar prolétarien ». De même, des affiches qui entendent protester contre le pouvoir mandarinal des professeurs sont nombreuses. L’une d’entre elles représente un enseignant en toge en train de donner avec sa main droite un sucre à un chien sur lequel il est inscrit « Etudiant » (illustration 2). Dans son autre main et cachée derrière son dos, l’enseignant tient une matraque. En haut de l’affiche, on peut lire « Susucre ! » et en bas « Parfois, ils sont très, très enragés ». La provocation est dans le cas présent à géométrie variable et peut recevoir un écho chez les étudiants comme chez les enseignants. D’une part, elle vise à faire prendre conscience aux étudiants qu’ils ne doivent plus accepter l’inacceptable, à savoir le pouvoir sans limites de ces « mandarins » qu’ils critiquent tant. La métaphore du chien domestiqué et apprivoisé par son maître doit servir de véritable repoussoir et provoquer chez eux une réaction de révolte et de rejet catégorique du système universitaire. D’autre part, les enseignants peuvent aussi percevoir ce dessin comme une provocation à leur égard et une caricature de leur fonction sociale, puisqu’en tenant une matraque, ils sont de fait assimilés aux forces de l’ordre. Le rejet de la matraque qui symbolise ici l’autorité de l’Etat, doit être le signe de ralliement de tous ceux qui critiquent l’autorité absolue, puisque comme l’indique ce slogan de mai 1968 : « Tout dialogue entre matraqueurs et matraqués est impossible » [8]. La présence sur cette affiche d’une matraque permet de faire l’amalgame entre les professeurs, les forces de l’ordre et l’autorité qu’ils représentent, à savoir l’Etat. Du jour au lendemain, ce dernier est devenu le détenteur du monopole de la violence illégitime [9], donc provocatrice… Quant au chien « enragé », il relève plus du fantasme que de la capacité d’action politique réelle des étudiants nancéiens. Il est révélateur d’une volonté de rupture avec le système, en se posant comme un groupe social constitué, alors que celui-ci est plus hétéroclite qu’on ne pourrait le penser au premier abord. En effet, les événements qui se déroulent à la faculté des Lettres au début du mois de juin témoignent du faible degré de politisation des étudiants de la cité ducale. Ils s’accommodent bien par exemple de la présence permanente du doyen Schneider qui dort dans son bureau pendant toute cette période, alors qu’une cinquantaine d’étudiants occupent le rez-de-chaussée [10]. Sentant que le mouvement nancéien s’enlise, des agitateurs parisiens souhaitent bouter le doyen hors de la faculté. Le 4 juin, un de ces agitateurs, surnommé par ses pairs le « Chat botté », en raison de sa tenue vestimentaire et des cuissardes qu’il portait en permanence, fait voter lors d’une Assemblée générale le principe d’un ultimatum au doyen : soit celui-ci accepte d’ouvrir toute la faculté aux étudiants, soit les portes seront enfoncées pour accéder aux étages. Cet agitateur, qui use de la provocation vestimentaire et verbale lors des assemblées générales, réussit à convaincre les plus activistes des étudiants, mais la grande majorité des jeunes présents s’opposent à l’occupation du bureau du doyen. La plupart d’entre eux estiment en effet que l’occupation totale et permanente des locaux universitaires conduirait à une impasse et s’organisent afin d’empêcher l’invasion des étages et du bureau du doyen. Le « Chat botté » face à la résistance du doyen qui a refusé catégoriquement de quitter les lieux, tout comme à la modération d’une majorité d’étudiants, met un terme à ses agissements. La tentative de radicalisation par la provocation s’est ainsi heurtée à la relative sagesse des étudiants nancéiens.

De la provocation à la dérision : la figure de l’ « ennemi » gaulliste ?

Dans la journée du 21 juin 1968, une multitude de petites affiches fleurissent sur les murs de la faculté des Lettres (illustration 3). Celles-ci prennent toutes pour cible un certain Monsieur Vax, maître-assistant dans ladite faculté, bien connu des étudiants pour ses sympathies gaullistes. Ces affiches sont composées de dessins sommaires et de jeux de mots faciles autour du nom de « Vax ». Ces dessins et ces slogans prennent l’apparence de publicités et ont été placardées suite à une escarmouche entre le jeune enseignant gaulliste et des étudiants. En effet, la nuit précédente, M. Vax aidé par trois de ses collègues, a mené une action commando dans les locaux de la faculté. Ils se sont emparés des drapeaux rouges, de drapeaux noirs et d’un certain nombre d’affiches apposées à l’intérieur de la baie vitrée du bureau de coordination des étudiants. Malheureusement pour les quatre enseignants, des étudiants les ont surpris, M. Vax réussit à prendre la fuite alors que ses collègues préfèrent se barricader dans le local étudiant. Afin de les déloger, des pavés et des bouteilles sont lancés contre les vitres du local étudiant qui volent alors en éclat. L’arrivée du doyen sur les lieux permet de calmer les esprits et après quelques discussions avec les retranchés de ce fort Chabrol lorrain, les trois enseignants rendent les drapeaux dérobés précédemment. Le lendemain de l’opération conduite par M. Vax, les affiches réalisées par les étudiants témoignent des incidents de la veille. Celles-ci sont les révélateurs de l’imagination fertile et potache de leurs auteurs. Leur point commun est de tourner en dérision le jeune maître-assistant. Même les caractéristiques physiques du jeune enseignant n’échappent pas à la verve des étudiants qui critiquent sa petite taille. Ainsi, on peut lire sur ces affiches: « On demande volontaire pour faire la courte échelle à M. Vax, décolleur d’affiches trop petit (1,58m) », « Demandez la Vax qui rit, le fromage qui pue, le fromage des U.D.R et C.D.R, le seul fromage tricolore », « Si vous voulez vous débarrassez de vos vieux drapeaux, Vax and Co, vous en débarrassera aux meilleurs tarifs ». Même le pavé, cher aux manifestants est rebaptisé « Pavax » : « L’arme absolue, c’est pas Vax, c’est Pavax ». Tous ces jeux de mots effectués entre le nom du jeune enseignant et le pavé relèvent plus du culte de la dérision que de la provocation. En effet, les étudiants n’attendent aucune réponse spécifique de Vax à leurs multiples jeux de mots. Toutefois, l’apologie du pavé en mai 1968 relève elle de la provocation, le pavé est brandi puis lancé par les manifestants. Le pavé a curieusement à voir avec « la beauté et la jouissance qu’il procure » [11], comme le montre ce slogan que l’on retrouve sur les murs de la capitale : « La plus belle sculpture c’est le pavé de grès. Le lourd pavé critique c’est le pavé que l’on jette sur la gueule des flics » ou encore « Je jouis dans les pavés » [12]. Le pavé est ici perçu comme un instrument expiatoire du statut étudiant. Par le jet du pavé, l’étudiant échappe à sa condition et accomplit une mission de décloisonnement social et culturel.

Ces affiches qui se moquaient ouvertement de M. Vax ont-elles atteint leur objectif, à savoir provoquer chez lui un sentiment de vexation prononcé ? Force est de constater que ce dernier fut plutôt bon joueur puisque quelques jours après les événements, il entreprend une discussion avec les étudiants et affirme même que leurs affiches manquent de « mordant » et qu’« il aurait fallu être plus rosse ». Quant aux différentes publicités réalisées à partir de son nom et notamment celle qui s’intitulait « Lavax », le jeune enseignant reconnaît volontiers : « Il y a longtemps que j’avais remarqué que j’avais un nom pour détersif » [13]. Si la provocation de M. Vax n’avait pas fonctionné, elle provoqua chez le principal intéressé un sentiment d’autodérision et dans la communauté étudiante des éclats de rire généralisés.

Les différentes formes de provocations étudiées précédemment et leurs supports respectifs permettent de nuancer leur impact réel sur le monde étudiant nancéien. Si la contestation peut être perçue comme « la langue privilégiée de mai 68 » [15], il ne peut pas en être considéré ainsi des provocations. Certes, celles-ci n’ont pas été absentes, mais elles sont finalement partagées par une minorité d’étudiants. En ce sens, les quelques agitateurs parisiens présents à la faculté des Lettres sont des professionnels de la provocation, mais ils sont avant tout des militants d’organisations politiques et des orateurs qui savent conditionner leur auditoire. La distinction entre l’agitateur et le provocateur se cristallise autour de ces deux axes : d’une part le degré de politisation et d’autre part, la fréquence d’exercice du provocateur, qui est plus occasionnelle que celle de l’agitateur. Au vu de la modération des étudiants nancéiens et du faible taux d’adhésion en faveur des idées et des méthodes des groupuscules gauchistes, les provocateurs ont été marginalisés par rapport à l’ensemble des manifestants. Enfin, la provocation n’a pas été utilisée ici comme un instrument revendicatif mais subversif, à l’inverse des contestations et protestations en tous genres. La provocation a soit été un stade ultime, traduisant un désespoir de cause de certains étudiants, un point de non retour ; soit le stade initial de la contestation, permettant de lancer un mécanisme contestataire et d’enclencher la mobilisation étudiante.


Jérôme Pozzi, Agrégé d'histoire, doctorant en histoire contemporaine.

Cet article a été rédigé originellement pour un colloque sur la culture de la provocation organisé en 2003 par le Professeur Didier Francfort.


Prochains épisodes sur Mai 68 à Nancy :

Lisez aussi l'article de J.-C. Diedrich sur mai 68 à Metz et retrouvez le sommaire du dossier sur l'année 1968 en France et dans le monde



[1] Marie-Claire Lavabre, Henri Rey, Les mouvements de 1968, Casterman-Giunti, 1998, pp. 53-55.

[2] Ces affiches utilisent souvent pour la première fois la technique de la sérigraphie et sont réalisées par les étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts de Nancy.

[3] Fonds Mai 68 constitué par Gérard Thirion, alors conservateur à la bibliothèque, archives de la Bibliothèque Universitaire de la faculté des Lettres de l’Université Nancy 2.

[4] Un certain nombre de slogans écrits sur les murs ou sur des affiches à Paris ont été rassemblés dans : Julien Besançon, Les murs ont la parole. Journal mural, Mai 68. Sorbonne, Odéon, Nanterre etc…, Paris, Tchou, 1968 et Vasco Gasquet, Les 500 affiches de Mai 68, Paris, Balland, 1978.

[5] Il s’agit ici d’une citation extraite de l’ouvrage de Lénine, L’Etat et la Révolution, plus précisément de la conclusion du chapitre qui analyse l’expérience de la Commune de Paris. Rappelons pour mémoire que Lénine fait, dans cet ouvrage, de la « dictature du prolétariat » la forme de l’Etat révolutionnaire.

[6] Pierre Nora, « L’événement monstre », Communication, n°18. Pierre Nora souligne en effet que « Toutes les formes cohabitèrent pour constituer l’événement lui-même : parole des leaders et parole anonyme, parole murale et parole verbalisée, parole étudiante et parole ouvrière, parole inventive ou citative, parole politique, poétique, pédagogique ou messianique, parole sans paroles et parole bruit. L’événement est devenu intimement lié à son expression », cité par Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, l’héritage impossible, Paris, La Découverte, 2002, p. 73.

[7] Décédé en mai 2004, le doyen Jean Schneider avait été à la faculté des Lettres titulaire de la chaire d’Histoire du Moyen Age. Il occupa la fonction de doyen pendant douze années, au cours desquelles il présida à la construction de la faculté au centre ville.

[8] Kristin Ross, op. cit., p. 35.

[9] On opposera cette dernière à la conception weberienne de l’Etat : « monopole de la violence légitime ».

[10] L’Est Républicain, 29 mai 1968. La faculté des Lettres est occupée par les étudiants à partir du 28 mai. Ce sont des membres du G.L.E.M qui sont à l’origine de cette action, tout comme l’occupation de la salle Poirel. Au sujet de cette occupation, le quotidien régional titre : « Le mouvement étudiant s’est brusquement réveillé hier à Nancy ».

[11] Jean-Pierre le Goff, op. cit., p. 89.

[12] Jean-Franklin Narodetzki, Mai 68 à l’usage des moins de 20 ans, Actes Sud, 1998, p. 37. Membre fondateur du mouvement du 22 mars, J.-F. Narodetzki a rassemblé dans cet ouvrage, à l’occasion du trentième anniversaire de mai 1968, une série de slogans, de tracts et de chansons relatifs à cette période.

[13] Journal Radio F.L.N, Faculté des Lettres de Nancy, journal « bête mais pas méchant », 8 p., ici p. 3.

[14] Bernard Brillant, Les Clercs de 68, Paris, P.U.F, 2003, p. 505.

Mes vidéos