29 avril 2008

1968 en Pologne : (3) Les questions

Peut-on parler d’un antisémitisme généralisé en Pologne en 1968 ?

La victoire fulgurante d'Israël sur les Arabes à l'issue de la "guerre des Six jours", en juin 1967, provoque en Pologne, en particulier auprès de la jeunesse, une réaction spontanée de sympathie et d'admiration. Les Soviétiques, favorables aux Arabes, font aussitôt comprendre à Varsovie que ces manifestations pro-israéliennes ne valent rien à l'amitié avec l'URSS. Sous couvert de lutte contre le sionisme - une notion étrangère à l'immense majorité des Polonais - une vaste campagne d'antisémitisme touche surtout les juifs qui occupent des postes élevés dans l'appareil du pouvoir. La police politique, est naturellement mobilisée dans l'entreprise : un service est créé pour suivre les questions "sionistes" et alimenter la campagne de dénigrement en multipliant dans la presse polonaise libelles, enquêtes et pseudo-études pour démontrer l'implication des juifs dans le stalinisme, le revanchisme ouest-allemand, l'impérialisme et même le nazisme. Cette campagne s'adresse délibérément à l'instinct national des Polonais, façonné par des siècles de coexistence quelquefois difficile avec les juifs, notamment sous l'occupation étrangère et donc dans la rivalité. Mais ce contentieux historique n'a aucune raison de se raviver plus de 20 ans après la fin de la guerre, alors que 3 millions de juifs de Pologne ont péri dans l'Holocauste et que nombre de survivants, terrifiés par le pogrom de Kielce, ont quitté la Pologne dans l'immédiat après-guerre. Dans les années d’après-guerre, jusqu’en 1947, un grand nombre de juifs ont quitté le pays illégalement, c’est pourquoi nous n’avons que des données approximatives, qui vont bien au-delà de 100 000 personnes. La vague d’octobre des années 1956-1960 englobait 47 000 juifs. Celle de 1949-1950, 30 000 juifs. Ce n’est donc pas le nombre qui prédomine dans l’émigration de mars 1968, mais le fait qu’elle concernait une bonne moitié des juifs habitant alors en Pologne. Dans la population polonaise survit, il est vrai, un fond de ressentiment envers les juifs, lié sans doute autant à leurs liens avec le communisme qu'à une animosité séculaire. Les juifs formaient en effet une bonne moitié du Parti communiste clandestin d'avant-guerre - perçu comme une officine soviétique - mais avaient surtout, comme en Tchécoslovaquie ou en Roumanie, fourni les cadres du nouveau régime. Nombreux dans les administrations du commerce extérieur, des Affaires Etrangères, mais aussi dans l'appareil de sécurité, y compris aux plus hauts niveaux, les Juifs étaient quelquefois associés aux pires années du stalinisme, servant après-coup de boucs émissaires commodes. Les milieux ouvriers et l'intelligentsia sont moins sujets à la fièvre antisémite que le pouvoir tente de susciter. Le Professeur Baumann, juif, une des principales victimes du déchaînement de 1968, cite le comportement émouvant à son égard de ses voisins, une famille d'ouvriers : "Les ouvriers polonais ne sont pas des antisémites, l'intelligentsia également en est éloignée. Le régime s'appuie exclusivement sur l'antisémitisme de la nouvelle bourgeoisie". Ce sentiment est depuis longtemps activement encouragé par Moscou : déjà en 1956 Khrouchtchev trouvait excessif le nombre de juifs dans l'appareil de direction du PZPR, un phénomène qu'il comparait à un "virus". A Varsovie, l'ambassade propageait ces vues en recommandant aux communistes polonais la "régulation des cadres" par élimination de l'"excédent de juifs". Malgré ces pressions, il ne s'était pas produit en Pologne, jusqu'en 1967, d'épuration antisémite véritable, à l'exception de la purge larvée entreprise dans l'appareil de sécurité par les "partisans" après 1959.

Même au sein du PZPR, la crise de mars 1968 a produit ses effets dans les plus hautes sphères du pouvoir. La direction du Parti est touchée lorsque, le 9 avril, Ochab, le vieux communiste sans états d'âme qui avait permis la transition pacifique de 1956, démissionne de ses fonctions de membre du Bureau Politique et de président du conseil de l'Etat. "En tant que Polonais et communiste", écrit-il dans une lettre au Bureau Politique, "je proteste avec indignation contre le déchaînement antisémite organisé par différentes forces obscures". Le ministre des Affaires Etrangères, Rapacki, une des personnalités les plus estimables de l'équipe dirigeante, abandonne carrément son poste en signe de protestation et de dégoût.

[Gomułka]

Quelles conséquences a eu cette crise antisémite ?

La vague d’émigration de mars 1968 n’est pas la plus importante en nombre depuis l’après-guerre, mais elle est celle qui a le plus marqué les esprits. Les pouvoirs de la république populaire de Pologne ont vidé le pays d’un immense capital intellectuel. Ils ont provoqué une véritable fuite des cerveaux. D’après le rapport du Ministère des Affaires Intérieures (MSW) de l’automne 1969, des demandes d’émigration avaient été déposées par 500 chercheurs scientifiques, dont des personnalités de renom du monde de la science. La physique nucléaire, par exemple, a été pratiquement vidée de ses cadres. Ce à quoi il faut ajouter 200 journalistes, 60 employés de la presse et de la télé, une centaine de musiciens, autant de plasticiens et d’acteurs, dont une grande partie du Théâtre Juif, entre autres Ida Kaminska, et 26 réalisateurs de films. Difficile d’estimer les pertes que la Pologne a subies quand on sait que le pourcentage des gens diplômés parmi les émigrés était huit fois supérieur à la moyenne nationale du pays.

La perte de vitalité de la communauté juive a aussi été considérable, et dans de nombreux centres actifs jusque-là, la vie juive s’est éteinte complètement. Mais qualifier ce mouvement d’émigration de « vague d’émigration juive » est trompeur. Cette vague a été non seulement la plus cultivée mais aussi la plus polonaise de toutes les vagues d’émigration juives de Pologne. Elle a englobé des gens complètement assimilés, en somme plutôt des Polonais d’origine juive que des juifs. "Ces juifs avaient été élevés dans la culture polonaise", écrit à leur propos Aleksander Hertz, "ils se considéraient comme polonais. En quittant la Pologne, ils emportaient avec eux des livres polonais (...). Mais ils durent déclarer qu'ils n'étaient pas polonais. Pour la plupart d'entre eux, ce fut très douloureux et humiliant". On comprend d’ailleurs que c’est dans ce milieu que l’on trouve souvent les attaques les plus sévères contre la Pologne, comme le montrent les ouvrages controversés du sociologue Jan T. Gross. Surtout, ces événements vont faire perdurer le stéréotype d’un pays antisémite et rejeter un peu plus la Pologne loin de l’Occident, à la grande satisfaction de Moscou.

Les historiens pensent aujourd’hui qu’il est très probable que Moscou ait joué un rôle important dans cette crise antisémite, quitte à laisser faire les « partisans » de Moczar – pour un temps en tout cas puisque ceux-ci seront rapidement écartés par la suite du pouvoir. C’est ce qui expliquerait aussi pourquoi Gomułka, qui n'a jamais fait montre de sentiments antisémites - sa femme était juive - s'est laissé entraîner dans une aventure politique susceptible de ternir son prestige sans guère rapporter de dividendes.

Quel bilan pour les étudiants ?

L'épuration a vidé le Parti des éléments les plus libéraux et révisionnistes et la répression a porté un coup d'arrêt à la fermentation politique en cours, que l'effet de contagion du "printemps de Prague" avait accélérée.

Mais dans le camp étudiant, les trois semaines de fièvre ont été une extraordinaire école d'initiation à la politique. Tous les grands centres universitaires du pays ont été saisis d'une sorte de frénésie de la discussion, du débat d'idées. Portés par le climat d'espoir engendré par le "printemps de Prague", les étudiants et leurs professeurs ont pu voir dans leur démarche l'amorce d'un processus démocratique similaire en Pologne. Des dizaines de résolutions, d'appels et de textes divers ont été rédigés, débattus, contestés, puis finalement adoptés, depuis l'appel à la libération des deux étudiants exclus de l'Université jusqu'à des analyses pénétrantes de la situation économique du pays. A y regarder de plus près, cette production révèle un intéressant phénomène de maturation : au début, les étudiants jugeaient des événements - les brutalités policières - et formulaient des revendications limitées - la libération de leurs camarades emprisonnés. A la fin, ils formulent une critique de fond sur l'ensemble du système et exigent de jouir de toutes les libertés dont ils sont privés. Entre-temps, ils ont fait connaissance avec toutes les vilenies de ce système, qui vont bien au-delà de la sauvagerie policière : la propagande et la désinformation, l'exploitation de l'antisémitisme, le délit d'opinion, les arrestations et la prison.

Cette révolte étudiante revêt une dimension ironiquement exemplaire en ce que ceux qui en ont pris la tête sont de purs produits du système communiste, pénétrés des idéaux de justice sociale et d'égalitarisme qui le fondent, et d'autant plus révoltés par son échec. Elle comporte également une dimension désespérée : en dépit des appels pathétiques à la classe ouvrière, celle-ci ne bougera guère.

Pour toute une génération de la jeunesse", conclut l'historien dissident Andrzej Albert, "mars devint une épreuve douloureuse démontrant que le socialisme en Pologne n'avait pas un visage humain. Mars 1968 laisse cependant à cette génération un grand capital d'expérience politique ainsi que sa propre légende d'une bataille perdue, mais aussi d'une lutte inachevée, et peut-être même seulement à son début, contre l'arbitraire totalitaire communiste".

Par Arnaud LEONARD, professeur d’histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie.


Les autres épisodes :

  1. Contexte et acteurs
  2. Chronologie des évènements
  3. Les questions
  4. Sources, liens, images et sons

1 commentaire:

Julie a dit…

Pourquoi toute cette haine envers les juifs? Après les nazis, je croyais que la population mondiale avait exprimé sa volonté de ne pas revoir toutes ces atrocités.

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