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13 juillet 2011

68 raconté à mes petits-enfants (5) "Garde Rouge" à Nancy



[Le premier numéro de Garde Rouge, organe d'UJC (ML), pubié à Nancy en novembre 1966]


Suite du témoignage de Guy Charoy, après sa découverte de la politique et ses premiers engagements, Guy s'est lancé dans la "vie active" comme instituteur. Il nous a raconté ensuite sa mutation à Badonviller où il s'ennuie ferme mais en profite pour lire et continue à "barbouiller". Il nous a, dans l'épisode précédent, éclairé sur la mouvance d'extrême-gauche qui ne se reconnaît pas dans le Parti Communiste. Une partie des communistes adoptent une attitude pro-chinoise et se tourne vers le maoïsme en critiquant le "révisionnisme" des communistes fidèles à Moscou. Cette tension aboutit à leur exclusion de l'UEC en 1966 et à la fondation de plusieurs groupes marxistes-léninistes hors du PCF. Dans l'épisode d'aujourd'hui, Guy nous parle du travail de publication et d'illustration du journal de l'UC-ml Garde Rouge. Il réalise de nombreuses illustrations pour l'organisation. L'occasion de réfléchir à l'art, entre réalisme socialiste et expression personnelle...


Le journal Garde Rouge est à Nancy. Même si les principaux responsables de la direction politique sont à Paris, des militants de la rue d’Ulm essentiellement, l’organisation est née en province.
Le mouvement ne devait pas apparaître comme un phénomène parisien.
Un titre est à composer avec portrait de Mao (absent du premier numéro), celui qui bientôtsera notre "Grand Timonier, le soleil rouge qui illumine notre cœur".
Premier Garde Rouge. Premier journal de l’UJC (ML) imprimé à Nancy.

Pour la Révolution Prolétarienne mondiale, la base rouge de la République Populaire de Chine est le point d'appui principal ;
- Le front avancé de la Révolution Prolétarienne en France, ce sont les marxistes-léninistes qui, par tout, luttent et s'organisent, ne comptant que sur leurs propres forces. Force au début de son essor, elle est encore faible ; force révolutionnaire, justement guidée, solidement fondée, elle est invincible. La catastrophe que les révisionnistes français viennent de subir, ils le sentent, les marxistes-léninistes le savent, sera suivie d'autres, décisives. Vive l'Union de la jeunesse communiste (marxiste-léniniste)! Vive le marxisme-léninisme !


Gérard et Jacques, deux révolutionnaires professionnels, les premiers que je rencontre, mais j’en verrai bien d’autres au cours des mois et des années à venir, sont descendus de Paris pour contrôler la fabrication du journal. Je réalise des gravures sur bois : Barrage paysan, Piquets de grève, défilés de prolétaires avec banderole “Travailleurs de tous les pays unissez-vous".

“Grave erreur!” Georges me dit d’apporter la correction au mot d’ordre qui doit être un mot d’ordre interne : “unissons nous” et non un mot d’ordre externe comme je l’ai gravé. Tienno, intéressé par les gravures passe aux HLM de la rue Jeanne d’Arc pour une commande.

[ci-contre : Daniel Cohn-Bendit, Marc Kravetz,
Tienno Grumbach]

Portraits de Marx, Lénine, Mao, Ho Chi Minh (l’oncle Ho a beaucoup de succès, voir un exemple dans l'épisode précédent), et plus tard de Bobby Seale, Huey P. Newton (membres du mouvement révolutionnaire armé du Black Panther Party, voir ci-dessous) et Malcolm X.



Le journal est également illustré de poings écrasant des G.I. au Viet-Nam ou de pieds des combattants révolutionnaires aplatissant sous sa semelle le misérable combattant de l’armée impérialiste. Ces images sont réalisées en linogravure avant d’être transmises à l’imprimeur.

Il me faut multiplier les tirages des gravures sur bois. Une partie est vendue à Paris dans la librairie tenue par Tienno au profit de l’organisation, une autre est destinée à être offerte aux partis frères par les délégations en Chine ou en Albanie.

J’ai la surprise, un jour de voir au cinéma, couvrant toute la surface de l’écran, deux de ces gravures que Jean-Luc Godard a utilisées en 1967 dans son film La Chinoise.

Je ne suis pas certain que le réalisme socialiste m’ait apporté beaucoup de satisfactions.
Très jeune, j’ai apprécié dessin et peinture. Dès la fin de mes études à l’Ecole Normale, je m’installais dans une des pièces de l’appartement de mes parents et tentais de représenter des paysages (Petit canal, jardin vu de la fenêtre, cabane de mon grand père...) dans une forme hésitant entre l’impressionnisme et l’expressionnisme, les deux formes de représentation que je connaissais par les reproductions d’un livre de peinture qui m’avait été offert à un anniversaire.

Les peintres que j’avais rencontrés au cours de mon séjour en Allemagne et mes premières visites de musées m’avaient appris que les formes et les pratiques picturales pouvaient varier à l’infini. Cette figuration me réussissait plutôt bien. J’avais obtenu à mon retour d’Allemagne le premier prix à une exposition de la jeune peinture organisée par la ville de Strasbourg.



Quand je connus Michel Picard, il m’expliqua et me convainquit que le temps de la représentation était terminé. La peinture était à traiter en tant qu’elle-même sans souci de représentation. Je me laissais aller.

Ce fut certainement le moment où je pris le plus de plaisir avec la couleur, le plus de plaisir durant l’acte de peindre, même si souvent le résultat, dans les semaines qui suivaient, ne correspondait pas à celui espéré.



Mondrian, Viera da Silva, Klee, de Stael devenaient mes “modèles”
. Surtout les deux derniers,
car une figuration était toujours présente.






Le réalisme socialiste, l’art au service des masses, l’art pour l’édification du prolétariat brisa net mes élans picturaux, mes recherches graphiques. Je passais des heures à creuser dans la planche, certes toujours curieux du résultat au moment de l’encrage, mais sans autre enthousiasme que celui d’oeuvrer à la préparation du "Grand Soir".
Si dégâts collatéraux il y eut, pour moi ce fut dans ces moments d’une foi absurde et d’obéissance insensée. J’en ai parlé plusieurs fois avec Nofal, ou plutôt, c’est lui qui engagea la discussion sur ce sujet.
Après trois ans de réalisme socialiste à la chinoise, je n’ai jamais pu reprendre les pinceaux avec le même plaisir, avec la même confiance en mes possibilités créatrices, même modestes. Je me suis ensuite converti photographe de scène et de plateau, ce qui m’a donné quelques satisfactions et également quelqu’argent, rien de négligeable. Les représentations de lieux ou de personnes ne m’ont jamais donné le plaisir des premiers moments. Je n’ai jamais retrouvé mon enthousiasme.


Guy Charoy (texte et illustrations)
[Relecture et mise en page : E.Augris]

La semaine prochaine, la suite de 68 raconté à mes petits-enfants avec le sixième épisode :
"Théorie Pratique Théorie "

Les autres épisodes de notre série sur Mai 68 à Nancy :
Et retrouvez le sommaire du dossier sur l'année 1968 en France et dans le monde.

05 avril 2010

68 raconté à mes petits-enfants (4) Pendant ce temps... UEC et UJC



Suite du témoignage de Guy Charoy, après sa découverte de la politique et ses premiers engagements, Guy s'est lancé dans la "vie active" comme instituteur. Il nous a raconté ensuite sa mutation à Badonviller où il s'ennuie ferme mais en profite pour lire et continue à "barbouiller".
Cette semaine, il nous éclaire sur la mouvance d'extrême-gauche qui ne se reconnaît pas dans le Parti Communiste. Une partie des communistes adoptent une attitude pro-chinoise et se tourne vers le maoïsme en critiquant le "révisionnisme" des communistes fidèles à Moscou. Cette tension aboutit à leur exclusion de l'UEC en 1966 et à la fondation de plusieurs groupes marxistes-léninistes hors du PCF.


Après ce long préambule qui permet de me situer par rapport à ceux que je vais côtoyer pendant toutes les années agitées d’activité politique et dont un certain nombre sont encore mes amis, je dois donner quelques indications sur la situation historique. Et je prendrai l’essentiel des informations dans Wikipédia.

"L'UEC (Union des Étudiants communistes), si elle a été fondée en 1939, est issue d'un grand nombre de groupes étudiants, aux effectifs et à la durée de vie plus ou moins importants, dont les plus anciens remontent à la toute fin du XIXè siècle. Cependant, on peut dater l'émergence du mouvement étudiant communiste à 1920, en parallèle avec la création de la jeunesse communiste et du Parti communiste français.
Comme pour ces deux organisations, c'est la question de l'adhésion à la IIIe Internationale qui aboutit à sa création. Les tendances et membres désignées comme « gauchistes » par l'UEC sont exclues en 1966, elles seront particulièrement actives dans la révolte étudiante de mai 68. Les exclusions ont pour raison principale soit l'adhésion de membres (comme Alain Krivine) aux idées trotskistes critiquant et rejetant durement le stalinisme et ses dérivés, qui aboutit à la formation de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR, trotskistes). Soit la rupture de membres avec l'URSS préférant soutenir le maoïsme et la Chine, créant ainsi l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJC (ml), maoïstes).

1966
"La constitution, à la fin de 1966, des premiers Comités Vietnam de Base, c'est donc la réponse correcte dans son principe et dans sa forme, à la nécessité objective de l'édification en France d'une force politique anti-impérialiste capable de concrétiser la solidarité de fait entre le peuple français et les peuples agressés par l'impérialisme, capable de concrétiser les aspirations profondes du peuple français à soutenir la lutte des peuples qui affrontent directement l'impérialisme.

VIVE LE PEUPLE VIETNAMIEN
VIVE LE PEUPLE LAO
VIVE LA SOLIDARITE DES PEUPLES CONTRE L'IMPERIALISME
VIVE LA VICTORIEUSE GUERRE DU PEUPLE"

Introduction et conclusion du Congrès des Comités Vietnam de Base en mars 68

[Portrait du leader vietnamien Ho Chi Minh par Guy Charoy]

Complément d’information donné par mon vieux camarade Georges [1] : Ce n'est qu'en 1965, qu'il y a eu les années pro-chinoises (jusque-là le grand homme, et il le reste pour moi, c'était Sartre). [Il y avait ] Nofal [2] et moi, l'Hauwuy étant plutôt côté PCMLF, Murielle Hocquaux [2]– chez qui, dans les Vosges on s'est réuni à une dizaine avant de faire notre GRCP [3]... Union ensuite à l'UEC que nous avons vidée en créant l'UJC-ML dont nous fûmes la première cellule à sortir au grand jour, année fertile avec la venue de Judith Lacan [4] ("Docteur, j'aime votre fille, que dois-je faire?", Nofal), Françoise Gacon dont s'empara le Minibob [deux étudiants en philosophie], et Régis Debray qui nous avait présenté aux Ulmiens (Robert Linhard [5], Benny Lévy, plus tard Victor, Christian Riss, etc.).


Un soir [donc en 1966], je dois me rendre à la Librairie du Marché, au début de la rue Saint Dizier, non loin de la Porte Saint-Nicolas. Nofal, Georges, le Belge m’ont demandé de venir participer à une réunion dans ces locaux du Parti Communiste. (Je viens à tort d’utiliser le pronom de la première personne du singulier. Marie France était aussi de la “fête”.)

Je connaissais ces locaux. À la fin des années 50, j’avais participé à son achat avec un versement d’un cinquième de mon salaire, ce que je trouvais alors conséquent. Que me reste-t-il de cette soirée qui fut le départ de mon engagement auprès de ces jeunes militants ? Je dis jeunes militants, car j’étais de six à huit ans plus âgé qu’eux.
Il est huit heures du soir, la nuit est tombée. Nous entrons dans la librairie et montons au premier étage. Une salle enfumée contient une trentaine de personnes, assises pour la plupart à même le plancher. Face à nous, à une table trois personnes qui n’ont rien d’étudiants. Au centre, le “chef”, une cinquantaine d’années. Échanges verbaux plus ou moins chauds. Jeu, comédie ou agressivité réelle. Incapable de le dire. Votes à main levée. Je regarde les étudiants du Carnot. Je les imite avec un léger temps de retard. Nofal demande une interruption de séance. Le groupe Carnot sort. Je sors avec eux. J’écoute, je regarde, je ne comprends rien. Révisionnisme, marxisme-léninisme, rapport Khrouchtchev, théorie-pratique. Des mots, des concepts qui n’avaient aucun sens pour moi. Peut-être, n’est-ce même pas dans ces moments que je les ai entendus pour la première fois.

Retour dans la salle où sont restés les autres militants de l’UEC et les responsables du Parti. Votes. Je lève la main. Je suis un pion.
Avant de partir, j’entends en conclusion le responsable du Parti : “Camarades, la lutte des claches, ch’est complexche.”
Je pense qu’il y a scission. Pourquoi ?

Il est évident qu’il me faut lire et tenter de comprendre les analyses marxistes léninistes. Manifeste du parti communiste (1848), Les luttes de classes en France (1850), Salaire, Prix et Profit (1847) de Karl Marx, Que faire ? et L’impérialisme stade suprême du capitalisme de Lénine me sont tout d’abord conseillés. J’achetais de moi-même trois volumes : Grève, Grève masse, Grève politique de masse, de Maurice Thorez [6]. Je suis la seule personne que je connaisse qui ait lu ces ouvrages sortis des oeuvres complètes du principal dirigeant du Parti Communiste de l’après guerre.
Althusser est le philosophe [7], maître des “ulmards”. Pour Marx, Les cahiers du Marxisme-léninisme... Toujours le même refrain : je n’y comprends pas grand chose.

Il y a effectivement scission. Nofal, Georges et quelques autres sont en contact avec les Normaliens de la rue d’Ulm [8]. C’est le début de l’UJC (ML). Nofal et Georges font partie du bureau politique.

L’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, UJC (ML), est une organisation maoïste fondée le 10 décembre 1966 par une centaine de militants exclus de l'Union des étudiants communistes. Dirigée par Benny Lévy, Robert Linhart et Jacques Broyelle, (le vrai patron est alors Robert Linhart) elle est principalement implantée à Paris à l'École normale supérieure. Contrairement au Mouvement communiste français (marxiste-léniniste) et au Parti communiste marxiste-léniniste de France, l'UJC (ML) considère que la construction du parti communiste doit reposer sur l'initiative des masses populaires.
Pour l'UJC (ML), les étudiants maoïstes doivent se lier aux ouvriers en abandonnant leurs études et en allant travailler dans les usines. Elle crée les Comités Vietnam de base pour défendre le régime du Nord-Vietnam contre l'armée américaine et publie le journal Garde rouge.


"Les principes et les thèses qui constituent la résolution de la première session du premier Congrès de l'U. J. C. (m.-l.) ont guidé notre lutte contre le révisionnisme dans l'U. E. C., organisation étudiante du P. C. F. révisionniste. Cette lutte est aujourd'hui victorieuse : l'U.E.C. n'existe plus; la majorité réelle des étudiants communistes se sont placés sur les positions du marxisme-léninisme."

RÉSOLUTION POLITIQUE DE LA Ière SESSION DU Ier CONGRÈS DE L'U. J. C. (m.l.) [Tiré des Cahiers Marxistes-Léninistes, n°15, janvier-février 1967.]


[1] Il s'agit de Georges Sturm, il a participé au voyage en Chine en remplacement d'un camarade qui ne pouvait s'y rendre. Pour en savoir plus, lire l'entretien qu'il a accordé aux DNA en 2011.
[2] Nofal Germanos a fait partie du bureau politique de l'UJC (ML). A ce titre, il a participé à un voyage en Chine à l'invitation des autorités chinoises. Il a été le premier directeur de la publication de Garde Rouge, l'organe de l'UJC (ML).
[3] GRCP : Grande Révolution Culturelle Prolétarienne. Référence à la Révolution Culturelle menée par Mao en Chine à partir de 1966.
[4] Judith Lacan est la fille du psychanalyste Jacques Lacan
[5] Robert Linhart, aujourd'hui sociologue, est un des normaliens qui quitte l'UEC pour fonder l'UJC-ML en 1966. Il en est le théoricien. En raison de problèmes psychologiques, il ne participe que peu à l'effervescence de mai 1968 et fonde la Gauche prolétarienne avec Benny Levy à l'été 1968.
Régis Debray est une figure bien connue du monde intellectuel aujourd'hui, notamment depuis sa proximité avec François Mitterrand au début des années 1980.
Benny Lévy (1945-2003) était philosphe, normalien également. Membre de l'UEC puis de sa scission pro-chinoise l'UJC-ML, il poursuit dans la voie maoïste avec la fondation de la Gauche Prolétarienne. Il adopte le pseudonyme de Pierre Victor. Il devient ensuite le secrétaire de Jean-Paul Sartre.
[6] Maurice Thorez (1900-1964) a dirigé le Parti Communiste Français de 1930 à 1964. Il a incarné la fascination des communistes pour l'URSS dont il a fidèlement suivi les consignes, de la stratégie de "classe contre classe" au stalinisme en passant par le Front Populaire.
[7] Louis Althusser (1918-1990) Philospohe français ayant appartenu au courant structuraliste, connu pour sa relecture attentive du marxisme débarassée des interprétations staliniennes.
[8] L'Ecole Normale Supérieure. Fondée en 1794, cette école supérieure forme des étudiants pour la recherche et l'enseignement. Son accès se fait par un concours très sélectif après deux années de classes préparatoires (en hypokâgne et kâgne pour les lettres). La formation est aussi bien scientifique que littéraire. Les élèves sont rémunérés et ont le statut de stagiaire-fonctionnaire. Ils doivent dix ans à l'Etat. L'école de la rue d'Ulm à Paris est la plus ancienne. Deux autres ont été créées à Cachan et à Lyon.

La semaine prochaine, la suite de 68 raconté à mes petits-enfants avec le cinquième épisode :
"Garde Rouge à Nancy"

Les autres épisodes de notre série sur Mai 68 à Nancy :Et retrouvez le sommaire du dossier sur l'année 1968 en France et dans le monde.


14 février 2010

68 raconté à mes petits-enfants (3) Solitude et barbouille

Suite du témoignage de Guy Charoy, après sa découverte de la politique et ses premiers engagements, Guy s'est lancé dans la "vie active" comme instituteur. Il nous raconte cette semaine sa mutation à Badonviller où il s'ennuie ferme mais en profite pour lire et continue à "barbouiller".


Badonviller... Depuis trois mois. Nommé là à mon retour d’Allemagne. Impossible de récupérer mon poste de Varangéville. Terminé le travail d’instit en classe primaire. Nommé au Cours Complémentaire de Badonviller pour enseigner l’allemand.
Badonviller... Fin fond de la Lorraine, limite des Vosges. Badonviller cul-de-sac. Un bus pour garder le lien avec la civilisation, avec Lunéville. Et pas tous les jours. Badonviller terminus. Ensuite, demi-tour. Ou alors, passer le col de la Chapelotte, puis le Donon et descente sur Schirmeck, direction Strasbourg. Badonviller, mon Guernesey sans le génie (1).

Je suis logé dans les bâtiments scolaires que je ne quitte guère. Une vie d’ermite succède à la vie aventureuse et tumultueuse en Teutonie. Je ne quitte mon antre que pour acheter les clopes, le pain, les pâtes, les flocons d’avoine et les pommes du repas du soir. Pour accompagner le matin dès sept heures et quart et le soir jusqu’à six heures et demie les enfants dans le car, une semaine par mois, lorsque je suis de service. Les autres jours, je me lève au grincement des freins du car de ramassage qui stoppe à quelques mètres de ma fenêtre.
Mon appartement se compose de deux pièces : deux glacières. Le matin, j’ai juste le temps de sauter dans mon pantalon, d’avaler un bol d’eau que je fais chauffer sur mon réchaud à gaz butane, de me passer les mains dans les cheveux pour plaquer les épis éventuels de la nuit. Je bois mon thé debout, le bol dans une main, le rasoir électrique dans l’autre. Je n’ai pas la fraîcheur du gardon quand, dix minutes plus tard, je me retrouve devant les élèves de la première heure. À midi, je mange à la cantine avec mes collègues et les enfants. Je n’allume mon fourneau à fuel qu’à la fin de ma journée. Deux heures pour tempérer les pièces aux plafonds à quatre mètres. Je peux ôter une pelure quand j’engloutis sans guère mastiquer les raviolis tièdes que je pique à la fourchette direct dans la boîte ou les flocons d’avoine cuits dans trois quarts de litre de lait avec des raisins secs que je pioche à la cuillère direct dans la casserole.

Je m’adonne à nouveau à mes activités de barbouilleur, activités que j’avais abandonnées depuis mon retour d’Allemagne. Je passe des heures à patauger dans les couleurs à l’huile, à en tartiner les toiles et les feuilles de bristol. Et c’est le supplice, lorsque, sous l’eau courante, je frotte chacun de mes doigts à la brosse à ongles. Je m’étonne que des stalactites de glace ne pendent pas à l’unique robinet au-dessus de l’évier. L’eau froide me bloque les articulations. Le matin, au réveil, les articulations ont doublé de volume et je peux à peine bouger les phalanges. Barbouiller et lire. Mes deux occupations. Le samedi, en début d’après-midi, les courses du week-end et je ne sors plus de ma tanière avant le lundi.

Pourquoi ce long préambule ? Et mai 68 ?

Je cherche seulement à te dire dans quel état d’esprit, je pouvais être dans les années qui ont suivi mon retour d’Allemagne. J’avais vingt-quatre ans. Je vivais reclus. Je n’étais au fait des
événements que par l’intermédiaire du transistor acheté à Kiel qui me tenait compagnie à longueur de temps passé dans mes deux pièces.
Le meilleur devait cependant m’arriver à Badonviller : la rencontre de Marie France. Et tu vois, j’avais bien fait d’attendre la bonne personne. François n’aurait jamais été François et toi, tu ne serais pas là !



Les Békawés

Au cours de l’année 1962, je retournais, de temps à autre, le jeudi à Nancy où je retrouvais les Békawés qui étaient des amis de ma soeur Dany. De longues heures au "Carnot", une brasserie près de la fac qui alors était de lettres et de droit. En face du Carnot se trouvait "l’Aca". Par une sorte d’accord tacite, "le Carnot" était “réservé” aux étudiants de lettres, plutôt de gauche, et "l’Aca" aux étudiants de droit, plutôt de droite.
Assis sur les banquettes du Carnot, face à une bière ou le plus souvent un café servi dans une petite tasse octogonale vert bouteille, six à huit jeunes garçons et deux ou trois filles d’une vingtaine d’années à peine pour certains, Claude, Marie, le grand et le petit Griff, le Bob, le Belge, Nofal, Georges et quelques autres, discutaient, s’engueulaient, plaisantaient. Ils refaisaient le monde, ou plutôt ils construisaient un monde nouveau. De temps à autre, l’un d’eux appelait “la Juju”, une serveuse boulotte, robe noire, tablier blanc et un énorme nœud dans les cheveux, tout droit sortie d’une gravure de Hansi (2), pour un autre petit noir bien serré.
Marx, Lénine, Gramsci et bien d’autres dont je n’avais jamais entendu parler. J’étais impressionné et tentais de suivre le discours politique de ces anciens khâgneux dont certains poursuivaient des études littéraires, de philosophie ou de sociologie.
Faulkner, Fitzgerald, Gombrowicz, Henry Miller, mais aussi Beaudelaire, Artaud, Maïakovski, Bataille, les surréalistes.
J’écoutais, je notais mentalement. Je découvris aussi que la bande dessinée avait aussi son charme pour ces garçons et Nofal accepta un jour de me prêter ses Lucky Luke.
Jourdheuil parlait de Brecht. Il se clarifiait les idées à nos dépends. De la confusion naîtrait la clarté.

Même au flipper, je ne parvenais pas à rivaliser.

Deux ou trois ans plus tard, Marie France et moi, nous retrouvions le groupe au Piroux, bistrot non loin de la gare, qui faisait partie du pâté de maisons aujourd’hui détruit pour permettre à des promoteurs de construire les deux tours près de la gare. Un jour, toute la bande descendit la rue Stanislas, tenant toute la largeur, imitant les avions. J’avais quelques inquiétudes pour Marie France enceinte de plusieurs mois de François...

Guy Charoy

Notes :


(1) Les amateurs d'histoire et de littérature que vous êtes auront compris l'allusion à l'exil de Victor Hugo à Guernesey sous le Second Empire.
(2) Hansi (1873-1951)est un célèbre illustrateur alsacien

La semaine prochaine, la suite de 68 raconté à mes petits-enfants avec le quatrième épisode :
"Pendant ce temps... UEC et UJC (ML)"

Les autres épisodes de notre série sur Mai 68 à Nancy :Et retrouvez le sommaire du dossier sur l'année 1968 en France et dans le monde.

07 février 2010

68 raconté à mes petits-enfants (2) Dans la "vie active"

Suite du témoignage de Guy Charoy, après sa découverte de la politique et ses premiers engagements, Guy se lance dans la "vie active" comme instituteur.


Mes deux années d'enseignement à Varangéville furent deux années d’un militantisme désordonné. Très influencé par un jeune instit’ sorti de l’EN [Ecole Normale, NDLR] l’année où j’avais été admis, et qui retrouvait une classe après trente deux mois d’Algérie. Deuxième classe, enseignant dans le bled, il avait toujours refusé de porter le fusil dans ses déplacements. De retour en France, il s’était inscrit à la cellule du Parti Communiste de Varangéville et en était très vite devenu un des responsables. Je l’accompagnais souvent dans des réunions, des sorties pour collages.
Je rencontrais ainsi un militant communiste immigré italien, maçon de son métier qui avait fui le fascisme et avait activement participé à la Résistance. Il avait conservé toutes ses armes, persuadé qu’elles lui serviraient le Grand Soir(1).


École Victor Hugo à Varangéville

Je militais avec mon collègue contre les lois nouvelles favorables aux écoles privées (2) et nous organisions, après des campagnes d’affichage sauvage, des réunions à Saint-Nicolas, Varangéville et Dombasle. Je fus convoqué par le secrétaire de la section du SNI (Syndicat National des Instituteurs) qui avait été lui même convoqué par la police. Les affiches manuscrites ( des dazibaos (3) avant l’heure) étaient collées si haut sur les églises et les bâtiments publics qu’il fallait une échelle pour les décrocher. Et les curés du coin et leur valetaille n’étaient pas enthousiastes à la vue des murs de lieux de culte ornés de rectangles de dimensions variables dénonçant les cadeaux que le pouvoir se préparait à leur faire. L’affiche posée sur la brosse du balai à manche double et à bout de bras était collée à plus de trois mètres cinquante. Le Mimile, notre secrétaire, pensa tout de suite à nous deux et à moi en particulier.

Je défilais à chaque occasion avec les communistes et autres opposants à la guerre d’Algérie. Les agents de la force publique de l’époque, autrement dit les poulets ou les hirondelles quand ceux-ci se déplaçaient à bicyclette, avaient de lourde capes qui, je le pensais, devaient les protéger de la pluie. Elles avaient une autre fonction. Pliées en quatre et posées sur l’épaule, les agents tenaient leur cape à deux mains par la pointe, puis avançaient en la faisant tourner devant eux. Je découvris leur efficacité pour faire reculer une manif. Les billes de plomb cousues dans l’ourlet en faisaient une arme efficace. Certes, dès 68 et dans les années qui suivirent, les outils d’attaque et défense de la police avaient fait de gros progrès leur permettant de répondre aux manifestants casqués, armés de manches de pioche, de lance-pierres et éventuellement de cocktails Molotov.


Cette activité qui devenait routine m’incita à briser cet ennui grandissant, dont les raisons essentielles étaient un “abandon” de tous mes vieux camarades d’École Normale, qui les uns après les autres se mariaient et l’incapacité dans laquelle j’étais de me fixer avec une fille.
L’idée de couple, de mariage (un enseignant ne pouvait alors vivre en couple sans être marié), m’angoissait à tel point que l’engagement pris et la date fixée, je fuyais lâchement, chargé d’une valise de fausses excuses. Ma décision de partir en Allemagne pour une année fut une belle occasion pour abandonner Colette. Une année passée (60-61) à Kappeln sur les bords de la Baltique. Une année de rencontres amicales, culturelles, amoureuse, d’expériences, une année faite d’imprévus, une année loin de la politique qui, en France, avait conduit à des situations dramatiques : le putsch des Généraux du 23 avril 1961 (4), également appelé putsch d'Alger, tentative manquée de coup d'État.



Guy Charoy

Notes :

(1) Pour ceux qui aspirent à la Révolution et à l'avènement d'un monde nouveau, le "Grand Soir", c'est le moment tant attendu où cette perspective devient possible suite à une révolte, une guerre, une large victoire électorale ou l'issue favorable d'un mouvement populaire.
(2) Sans doute une référence à la loi Debré de 1959 qui permet à des établissement privés de passer un contrat avec l'État. Ils s'engagent à respecter certaines règles en échange de la rémunération des professeurs par l'Etat.
(3) En Chine , les dazibaos sont des affiches rédigées par de simples citoyens. Leur objet est souvent politique. Pendant la Révolution culturelle qui démarre en 1966, elles furent abondamment utilisées pour dénoncer les "révisionnistes" et les réactionnaires et furent instrumentalisés par Mao.
(4) Référence au putsch perpétré le 21 avril 1961 par quatre généraux (Challe, Salan, Jouhaud, Zeller) pour s'opposer à la politique algérienne de de Gaulle qui a parlé depuis 1959 d'autodétermination. Dénonçant ce qu'ils considèrent comme une politique d'abandon, ils prennent le contrôle d'Alger. Le 23, de Gaulle apparaît en uniforme à la télévision et déclare : "Un pouvoir insurrectionnel s'est établi en Algérie par un pronunciamiento militaire. […] Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite. Il a une réalité : un groupe d'officiers, partisans, ambitieux et fanatiques." Il utilise alors l'article 16 de la constitution qui lui donne des pouvoirs plus importants temporairement.

La semaine prochaine, la suite de 68 raconté à mes petits-enfants avec le troisième épisode :
"Solitude et barbouille"

Les autres épisodes de notre série sur Mai 68 à Nancy :

23 janvier 2010

68 raconté à mes petits-enfants (1) Découverte de la politique et engagement

Je vous propose de découvrir un témoignage très intéressant, celui de Guy Charoy. Né en 1937, il accomplit ces études au cours des années 1950 et participe pleinement à l'effervescence politique à l'extrême gauche au cours des années 1960 et 1970. Dans ce témoignage subjectif (et revendiqué comme tel), rédigé au départ pour sa petite-fille Jeanne, il revient sur son parcours en commençant par évoquer son éducation politique et les raisons de son engagement. Nous le suivrons donc pendant plusieurs semaines. Les illustrations ont été sélectionnées par ses soins, certaines sont de sa main. Je le remercie chaleureusement de rendre disponible cette tranche de vie qui nous apprend dans le même temps beaucoup de choses sur l'histoire sociale et politique de la Lorraine et de la France des annés 1950 aux années 1970.
Etienne Augris



“Sous les pavés, la plage”
J’ai dû être un grain de sable collé au pavé.


- Dis, Papa, parle-moi de 68.
- Demande à ton Grand-père, lui répond son père.

C’est ainsi que Jeanne m’a présenté la chose.
Comment te raconter des moments qui datent de près de quarante ans, moments de jeunesse
enthousiaste et confiante dans la générosité des individus et dans un avenir meilleur pour l’humanité, sans tomber, comme je viens de le faire, dans les clichés et la banalité.
Ces souvenirs seront tout d’abord des impressions. Si honnêtes soient-ils, ils seront totalement
subjectifs et je ne me garderai pas de cette subjectivité. Je dois également reconstruire les bases sur lesquelles reposent pour moi cette aventure. Si erreurs dans les souvenirs des faits il y a, j’espère qu’elles sont minimes.

1. Découverte de la politique et engagement (années 1950)

Dès mon entrée à l’École Normale, j’ai accueilli avec enthousiasme les idées de gauche les plus extrêmes. Au delà de l’esprit laïque, il y avait certes une compétition du meilleur bouffeur de curé, mais surtout, j’approchais des militants politiques, des cinquième année, ceux qui préparaient Normale Sup’, des communistes qui étaient loin des idées raisonnablement sociales de ma famille. Dictature du prolétariat, République des soviets, éradication du Capitalisme, se mêlaient aux discours antinazis, confondus avec les propos anti-allemands et le refus de l’impérialisme américain. Tous ces concepts recouvraient mal ou pas du tout une réalité et j’aurais eu bien des difficultés à en donner une définition ou seulement quelques aspects concrets.

J’avais déjà la foi en l’avenir radieux de l’humanité selon les principes justes et égalitaires “À chacun ses besoins, à chacun selon ses possibilités”, débarrassé des exploiteurs capitalistes, colonialistes et impérialistes dont la représentation la plus évidente restait l’ogre ventru au gros cigare entre les dents, au chapeau haut de forme et à la redingote cousue de dollars.

Je me suis vu entraîné avec fierté et grande satisfaction dans les actions menées par le Mouvement de la Paix, courroie, une de plus, du Parti Communiste Français. C’est ainsi que je me retrouvais le dimanche matin dans un des plus misérables quartier de Nancy, (celui-ci fut rasé pour le grand bien des promoteurs qui construisirent ce qu’on appelle aujourd’hui le Saint-Séb’) à faire signer des cartes contre le réarmement de l’Allemagne, donc contre la Communauté Européenne de Défense (C.E.D.), première tentative d’acte politique dans l’optique d’une construction européenne. Mais c’est une autre histoire et j’en ai déjà parlé par ailleurs. Pas d’analyse, pas d’explications sur le bien fondé de cette pétition de la part des “chefs”. Staline, le "Petit Père des Peuples" était contre... contre le réarmement de l’Allemagne.... alors, il fallait être contre. Si je ne savais pas pourquoi, Lui savait.

Depuis, j’ai appris qu’il s’agissait d’une tentative de constitution d’une défense commune des états qui peu de temps auparavant [En 1951, NDLR] avaient créé la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA).

Imagine, Jeanne, j’ai seize ans, un paquet de cartes jaunes, format carte postale et un crayon à bille dans la main. Rue Bénit, rue Blondot, rue de la Hache. La porte s’ouvre sur un couloir
sombre aux murs lépreux. Excuse-moi d’utiliser ce cliché d’écriture, mais je ne trouve rien de mieux. Je grimpe dans l’obscurité un escalier de bois aux marches incertaines et à la rampe branlante. À chaque palier, deux portes. (NB . Les cartes postales sont bien antérieures aux 2 événements relatés.)

Cinq kilos de fonte dans l’estomac, j’ose frapper. Des poches sous les yeux, les cheveux raides et filasses, en combinaison sous ce qui dut être une robe de chambre, une dame, que je crus reconnaître, ouvre. Quand j’allais jouer au flipper dans le bistrot près du Lycée Cyfflé, elle portait des bottes noires qui montaient très haut sur les cuisses presque jusqu’à sa jupe en cuir très courte. Oeil cerné de noir et paupière bleue, rouge à lèvres largement débordant et vaste décolleté ne laissaient que peu de doutes sur sa profession.

Je commence par bafouiller et conclus clairement : “C’est contre les Allemands pour pas qu’ils se réarment”. Elle n’en écoute pas plus; elle grimace un sourire, me prend la carte et me la signe.
“Merci, Madame”. La porte est déjà refermée. Presque partout, j’ai un accueil semblable. Aucune manifestation hostile, peu de paroles. Je pénètre parfois dans la pièce et j’aperçois sept ou huit personnes qui vivent dans une seule pièce. Plusieurs matelas sont à même le sol sur lesquels des enfants sont encore couchés. Je tente d’être le plus discret possible et ne m’attarde pas. Quand j’ai recueilli entre quinze et vingt signatures, je rentre à l’E.N. soulagé, content, fier.
Tu as raison, cet acte n’avait rien de bien glorieux, mais ce fut pour moi l’un des plus difficiles à accomplir. Parce que, peut-être, c’était mon premier acte politique.


Nous venions depuis peu de quitter l’Indochine [En 1954, NDLR]. Après le désastre de Dien Bien Phu, ce fut la guerre d’Algérie. J’échappai aux trente-deux à trente-six mois de service militaire que mes camarades accomplirent dans des conditions variées, mais parfois difficiles et dangereuses. Deux jours passés à Metz, le temps de me déguiser en bidasse, de me faire “réformer définitif”, de voir le matin, depuis le quai de la gare de Metz, un train complet de bleu bites qui se rendaient à Marseille pour prendre le bateau direction Alger. Retour dans mes foyers, c’est-à-dire chez mes parents. Dans l’après midi, j’achetai un seau de cinq kilos de peinture blanche et une brosse. Vers onze heures du soir, je filai dans ma Quatre chevaux sur la Nationale 4 en direction de Toul. C’était alors une nationale à deux voies seulement. Je stationnais dans la montée sur Laxou et commençais mon travail de militant solitaire. Au milieu de la chaussée, je peignis en large lettres PAIX, puis cinquante mètres plus loin EN et cinquante plus loin encore ALGERIE. Inspiré par DUBO DUBON DUBONNET. Durant le quart d’heure que me prit cette activité, je ne fus dérangé que par trois voitures ... Comme il me restait quelques litres de peinture, je me rendis à l’entrée de Nancy au grand garage Renault où travaillait mon père et devant le large portail d’entrée des véhicules, j’écrivis ces mêmes mots, en arc de cercle. Travail soigné.

Mes camarades étaient dans le djebel, risquaient leur vie dans les Aurès. Malgré tout, j’étais décidé, en “mauvais Français”, à soutenir la lutte du peuple algérien.

Retour à la vie civile sans difficultés majeures. Je n’ai pas eu le temps, en quarante huit heures, vaillant appelé sous les drapeaux au service de la Nation, de perdre les habitudes d’un quotidien fait d’éducation des enfants du Peuple, de causettes politiques avec des membres du Parti de la cellule de Saint-Nicolas, de collage d’affiches et de bagarres à coups de balais à colle avec les mecs de la SFIO [l'ancien nom du Parti Socialiste, NDLR], de sorties le samedi soir chez des potes mariés depuis leur sortie de l’Ecole Normale ou peu de temps après, de grasses matinées le dimanche matin. Perspectives bouchées, horizon sans relief, grisaille et monotonie. La guerre d’Algérie s’enlise.

Manifestations...Bouge, bouge, camarade ... manifs, tracts, peinture... PAIX EN ALGÉRIE...
Autre routine.

Difficile de parler d’une réelle activité politique à cette époque. Je n’avais aucune formation, aucune lecture, aucune réflexion, aucune approche théorique. J’étais pour les faibles contre les forts, pour les pauvres contre les riches, pour les dominés contre les dominants, pour les colonisés contre les colonisateurs, pour les opprimés contre les oppresseurs, pour les noirs contre les blancs, pour les ouvriers contre les patrons, pour la dictature du prolétariat contre la “démocratie bourgeoise” qui n’était qu’une forme de dictature des possédants. Pour la lutte des classes. J’étais aussi contre l’attitude de mon père qui refusait toute discussion et tout engagement et qui ne participait que rarement à des mouvements de grève pourtant fréquents dans les années 50. Et je trouvais injuste qu’il profitât des avantages que les grévistes avaient arrachés par leurs luttes aux patrons. Il appartenait à l’une des entreprises les plus puissantes de France, Renault, qui avait été nationalisée peu après la Libération. Renault, dont le syndicat majoritaire était la CGT, était une des entreprises les plus combatives et mon père ne manquait jamais de répéter, quand une grèvedébutait à Billancourt ou à Flins : “Quand Renault tousse, toute la France s’enrhume”. Il est vrai que les mouvements sociaux chez Renault étaient très suivis et entraînaient souvent des grèves importantes dans d’autres secteurs d’activité.

Guy Charoy

La semaine prochaine, la suite de 68 raconté à mes petits-enfants avec le deuxième épisode : Dans la "vie active"

Les autres épisodes de notre série sur Mai 68 à Nancy :

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