16 juin 2007

Georges Clemenceau répond au discours de Jules Ferry, 1885

L'étude de ce texte s'inscrit dans la deuxième partie du programme d'histoire, colonisation et indépendance, plus précisément dans le premier thème, la colonisation européenne et le système colonial, qui englobe la période qui va du milieu du XIXe siècle au milieu des années 1960.

1. À quel moment de l'histoire de la colonisation se situe ce débat parlementaire ?

Ce débat parlementaire a lieu à la fin du mois de juillet 1885. Le contexte international est celui d'une compétition accélérée entre les puissances colonisatrices depuis le début des années 1880 tant en Afrique, qu'en Asie, dans l'océan Indien et dans l'océan Pacifique dans le cadre des difficultés économiques générées par la Grande dépression.

En France, Jules Ferry à la tête du parti colonial, Président du Conseil, a été renversé en mars 1885 à la suite d'une défaite au Tonkin ; le débat colonial occupe alors le devant de la scène politique.

2. Selon Georges Clemenceau, quels sont les arguments de Jules Ferry pour justifier les expéditions coloniales ?

- Des arguments économiques : la colonisation offre des débouchés.

- L'idée d'une « mission civilisatrice » de la France s'appuyant sur une hiérarchie entre les races humaines, les unes étant « supérieures » et les autres « inférieures ».

- Des arguments militaires et nationalistes : la colonisation permet à la France de remporter des victoires militaires.

3. Quelles sont les positions défendues ici par Georges Clemenceau ?

- Un coût humain et financier beaucoup trop élevé

- Clemenceau récuse la théorie de la hiérarchie des races humaines qui a servi aux Allemands pour expliquer leur victoire sur les Français.

- Il faut rendre plus forte la France vaincue avant de la lancer dans des entreprises guerrières lointaines.

4. Comment peut-on qualifier les positions de Jules Ferry et de Georges Clemenceau dans le débat sur la question coloniale ?

Jules Ferry est sur une position colonialiste tandis que Clemenceau lui, est anticolonialiste.

Mon commentaire

[dessin de Yacine]

2 commentaires:

Michel RENARD a dit…

quelques remarques sur un sujet de Bac

quand l'Inspection Générale "bidouille" un texte historique


Les lycéens, candidats au baccalauréat, ont peut-être été désappointés par ce document. Il en va ainsi pour tout examen ou concours... Mais leurs professeurs, et tout honnête historien, ont quelques bonnes raisons de se sentir offensés. Car le rédacteur de ce sujet (l'Inspection Générale...?) a "bidouillé", comme dit l'un de mes collègues, un texte dont la nature est pourtant largement connue. On a donné à expliquer un discours de Clemenceau, typographiquement arrangé pour en inférer une interprétation politiquement correcte, du genre : la colonisation, c'est raciste, égoïste et méchant... Ferry est un vilain, Clemenceau un gentil... L'étude scolaire de l'histoire est censée former à l'esprit critique. Elle ne vise ici, par ce genre d'exercice, qu'à la restitution d'une "bouillie" de bons sentiments.

Analyse de ce sujet


1) Sur la forme du texte.

Il est curieux d'avoir adopté une typographie non conforme à l'édition originelle. Dans le sujet de Bac, on a ajouté des guillemets qui encadrent les propos de Ferry tels que les rapporte Clemenceau. Or, ces guillemets n'existent pas. Clemenceau ne s'astreint pas à une citation exacte. Il résume, à sa manière et en les exagérant, les propos de Ferry.

Ainsi, l'ancien Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères n'a jamais dit "ma politique, c'est la guerre". D'ailleurs, à ce moment du discours de Clemenceau, deux députés prennent la parole dont le monarchiste Paul de Cassagnac qui lance : "Oui, M. Jules Ferry a fait la théorie de la guerre !". À quoi, Ferry réplique : "Vous poussez ma théorie aux derniers excès, Monsieur, vous en faites une caricature".
En greffant des guillemets au texte de Clemenceau, on fait croire au candidat que Ferry est bien l'auteur des propos évoqués. On l'induit donc en erreur et on oriente à dessein son commentaire.


2) Sur le contenu du texte

Il existe deux transcriptions du discours de Clemenceau qui diffèrent. Notamment à propos de la formule "races supérieures, races inférieures" citée de cette manière dans le sujet de Bac, c'est-à-dire par la succession de deux termes distincts ("supérieures, inférieures"). Or il existe une autre transcription.
Pour Gilles Manceron, peu suspect de complaisance pour la politique coloniale de Ferry..., qui vient de publier 1885 : Le tournant colonial de la République (La Découverte, fév. 2007) avec l'édition (non complète) des débats parlementaires, la formule est : "Races supérieures, races supérieures ! C'est bientôt dit !" (redondance du mot "supérieures"). Il précise que ces textes sont "tels qu'ils ont été publiés à l'époque dans le Journal Officiel" (p. 25-26). L'historien Raoul Girardet, dans L'idée coloniale en France de 1871 à 1962 (1972, Poche-Pluriel, 1979, p. 92) évoque la même formulation : "Races supérieures, races supérieures, c'est bientôt dit !".
Mais Charles-Robert Ageron écrit : "Races supérieures, races inférieures ! C'est bientôt dit !" (L'anticolonialisme en France de 1871 à 1914, Puf, "dossier clio", 1973, p. 59). Alors... quelle est la bonne version... et comment les rédacteurs du sujet ont-ils choisi une version plutôt qu'une autre ?

Mais, cela fait-il une différence ? En réalité, le discours de Clemenceau du 30 juillet 1885 révèle des appréciations qui relativisent son "anticolonialisme" et la profondeur de son désaccord avec Ferry (mais elles ne figurent pas dans le sujet de Bac) :

- certes, sa condamnation du distinguo "civilisations supérieures/civilisations inférieures" est nette ; mais s'adresse-t-elle vraiment à Jules Ferry ? Celui-ci utilise la distinction sans hétérophobie, sans penser qu'il y a, par essence, des peuples supérieures et d'autres, par essence, inaptes au progrès, voire même à éliminer pour cette raison ;

- le député républicain radical partage, avec Ferry et beaucoup d'autres, une vision du développement de la civilisation inévitablement inégalitaire, processus dont il faut tempérer les effets par l'action morale et politique : "il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu'à mesure que nous nous élevons dans la civilisation, nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit" ;

- dans sa critique de l'abus de la force, il établit lui-même une démarcation hiérarchique entre la "civilisation scientifique" et les "civilisations rudimentaires" ;

- enfin, on connaît sa réplique : "mon patriotisme est en France" ; ce qui autorise à penser son désaccord avec les républicains opportunistes (Ferry, Paul Bert...) en termes de conflit d'opportunité justement : "avant de me lancer dans des expéditions militaires, qui sont la caractéristique de votre politique, M. Jules Ferry, j'ai besoin de regarder autour de moi. (...) N'est-ce pas triste de penser que c'est en 1885, quinze ans après 1870, que nous sommes obligés de venir rappeler ces choses à la tribune française."

Les extraits choisis du discours de Clemenceau ne laissent pas apparaître toutes ces contradictions. Les candidats risquent d'opposer les deux personnages d'une manière caricaturale, plus inspirés par certaines modes intellectuelles que par la confrontation avec une réalité historique dont l'altérité dans le temps et la singularité ne seront pas appréhendées.

Ferry va apparaître comme un colonialiste "raciste" alors que l'un de ses arguments justifiant l'expansion coloniale est le pendant de son action scolaire en France. C'est la même logique qui préside à la politique d'éducation gratuite et obligatoire pour tous, et au "devoir de civilisation des races inférieures".

Le passage sur les débouchés coloniaux, sans être examiné à la lumière de références économiques réelles, sera réduit à une vulgaire politique de "trafiquant"... Le qualificatif de "néo-mercantilisme" qui pourrait lui être accolé est pourtant démenti par la chronologie :

- "La politique expansionniste de Ferry, qui s'affirme dès 1880, est chronologiquement très antérieure à l'adoption par la France d'une législation protectionniste, qui ne date que de 1892, et les débats qu'elle a suscités, aussi bien au Parlement que dans l'opinion, continuent à se situer dans des perspectives libre-échangistes. De surcroît, aucune concordance significative ne peut être relevée entre la courbe du commerce extérieur et le développement de la politique de conquête coloniale : “l'expédition de Tunisie eut lieu en 1881 au moment où le commerce général atteignit les chiffres les plus élevés depuis 1871“ ; plus tard la conquête de Madagascar de 1895, les interventions au Maroc en 1905 “se situèrent à des moments où le commerce était en pleine expansion“ (Henri Brunschwig, Mythes et réalités de l'impérialisme français, 1960). Dans la pensée de Ferry et des hommes de son école, les considérations politiques, les préoccupations de rang et de puissance, doivent considéres comme prioritaires. En l'occurence ce n'est pas l'argumentation patriotique qui doit être considérée comme l'alibi des impératifs économiques, mais bien davantage la théorisation économique qui sert à légitimer les desseins nationalistes" (Raoul Girardet, L'idée coloniale en France de 1871 à 1962, éd. Pluriel, 1979, p. 87.

L'historien Charles-Robert Ageron développe les mêmes arguments dans son livre France coloniale ou parti colonial ? (Puf, 1978).

3) Sur les questions

Il est méthodologiquement contestable de tenter d'évaluer (question n° 2) les positions d'un personnage tel que Ferry à l'aune de leur seul résumé polémique par son contradicteur Clemenceau. Pourquoi ne pas avoir offert à la perspicacité du candidat le discours de Ferry lui-même...? Bien sûr, le résumé-déformation des positions de Ferry par Clemenceau peut présenter un intérêt. Mais est-ce une analyse appropriée à l'examen du baccalauréat, pour des élèves qui auront consacré quelques courts instants seulement à l'étude de cette période...?

Il en va de même de la question n° 4. Qualifier les positions de Ferry alors qu'elles ne sont pas directement connues n'est pas de grande rigueur historienne. On imagine le résultat : Ferry est un raciste (il parle de "races"...) doublé d'un militariste et Clemenceau est un humaniste antiraciste et pacifiste...

Or, l'usage du vocable "races", en 1885, n'est pas automatiquement l'indice d'une pensée raciste. Le terme est synonyme de peuple, de famille, de nation... Parler de "races inférieures", n'implique pas de jugement péjoratif sur les individus, c'est la conséquence d'une théorie évolutionniste du progrès de la civilisation, c'est tout simplement prendre acte de l'avance des sociétés européennes en matière technologique, intellectuelle, économique, sociale (accès d'un nombre croissant d'individus à des moyens d'existence garantissant la dignité et l'émancipation). Et cette avance crée, dans l'esprit d'un républicain, les devoirs de l'étendre. Le 28 juillet 1885, c'est ce que déclare Ferry :

- "Ces devoirs, messieurs, ont été souvent méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement, quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. (Très bien ! très bien !) Mais, de nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquit­tent avec largeur, avec grandeur et honnêteté, de ce devoir supérieur de civilisation. (...) Est-ce que vous pouvez nier, est-ce que quelqu'un peut nier qu'il y a plus de justice, plus d'ordre matériel et moral, plus d'équité, plus de vertus sociales dans l'Afrique du Nord depuis que la France a fait sa conquête ? Quand nous sommes allés à Alger pour détruire la piraterie, et assurer la liberté du commerce dans la Méditerranée, est-ce que nous faisions œuvre de forbans, de conquérants, de dévastateurs ?"

On peut, aujourd'hui, critiquer les illusions de cette vision et noter qu'une grande partie de la réalité coloniale échappait à cet horizon. On peut aussi ajouter qu'elle accompagnait une politique de puissance et que les moyens employés pouvaient se retourner contre l'objectif proclamé. Mais on ne peut la qualifier de raciste, dans le sens que ce terme a revêtu au XXe siècle.

D'ailleurs, si on prend le soin de lire l'intégralité du discours de Clemenceau, on verra que sa protestation véhémente à l'évocation des "races supérieures" s'accomode chez lui-même d'un usage du mot "race". La "race jaune" est dite compétente en matière de diplomatie ; la "race française" est dite avoir du génie...

Michel Renard
professeur d'histoire
au lycée de Saint-Chamond (Loire)
blog "Études Coloniales"

M.AUGRIS a dit…

Merci pour ces remarques très intéressantes. Je doute cependant que tout ces enjeux soient perçus par les élèves, encore moins lorsqu'il s'agit d'un examen. Je regrette que, comme vous le démontrer, le texte soit tronqué.

Bravo pour votre blog qui a l'air passionnant.

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